Alexeï Navalny et l’art de la dissidence «youtubée»

La vidéo d’Alexeï Navalny sur le palais présumé de Poutine a été déjà vue près de 100 millions de fois.
Photo: Alexander Nemenov Agence France-Presse La vidéo d’Alexeï Navalny sur le palais présumé de Poutine a été déjà vue près de 100 millions de fois.

Comment le dissident Alexeï Navalny utilise les nouveaux médias pour contester le pouvoir de Poutine ? La professeure Françoise Daucé, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris et directrice du Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen, traite entre autres de la question dans son dernier livre : Être opposant dans la Russie de Vladimir Poutine (Le bord de l’eau, 2016). La spécialiste éclaire nos lanternes sur le complexe jeu politique russe. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.


 

Un nouveau week-end de protestations se prépare en Russie à l’appel d’Alexeï Navalny, dissident emprisonné. Comment se démarque-t-il en tant qu’opposant au pouvoir de Vladimir Poutine ?

Il ne faut pas trop personnaliser la vie politique. Il faut en tout cas éviter de la réduire à l’opposition entre Vladimir Poutine et Alexeï Navalny. Il est important d’inscrire cet opposant dans une trajectoire politique assez longue (il est actif depuis une vingtaine d’années) et dans un environnement social complexe. Alexeï Navalny a d’abord milité au sein de partis politiques qui existaient toujours dans les années 2000 et qui espéraient encore participer aux élections, au jeu politique. Ces partis ont été considérablement affaiblis par des législations qui ont forcé les opposants à complètement repenser leurs actions pour rester présents dans l’espace public. Alexeï Navalny tente encore de créer un parti malgré les obstacles institutionnels. Quand il a été empoisonné l’an dernier, il rentrait de Tomsk, où il travaillait à ce projet.

Est-ce le plus puissant des opposants au régime ?

C’est certainement le plus médiatique des opposants à Vladimir Poutine. Il se met beaucoup en scène et c’est une personnalité très charismatique. D’autres personnalités jouent un rôle de terrain et parfois de relais des positions d’Alexeï Navalny quand ils sont proches de lui. Certains ont obtenu des mandats locaux aux élections.

Quelle est l’allégeance idéologique de Navalny ?

Pour penser l’espace politique en Russie, il faut prendre de la distance par rapport aux catégories occidentales. Il faut se départir de certaines oppositions qui fonctionnent ici, comme l’opposition droite/gauche. Je ne suis pas certaine que l’opposition entre populisme et élite ou bureaucratie soit complètement éclairante. De fait, Alexeï Navalny réalise une forme de synthèse idéologique qui peut paraître paradoxale : il a fréquenté des cercles libéraux et démocrates dans ses premiers engagements ; ensuite, il s’est rapproché des perles nationalistes ; actuellement, dans certaines régions, il collabore avec certains mouvements libertariens, ou libéraux extrêmes. Il continue d’être au cœur de ces multiples réseaux politiques et idéologiques différents. C’est ce qui fait sa renommée d’une certaine façon puisqu’il réussit à agréger des cercles assez disparates.

Comment se traduit cette position concrètement ?

Lors des élections, elle se traduit par le vote dit intelligent, qui incite l’électorat à voter pour le candidat de l’opposition le mieux placé pour l’emporter, quel qu’il soit, qu’il représente le Parti communiste ou le Parti libéral démocrate ou toute autre formation.

Comment ce militantisme se transpose-t-il aussi en ligne ?

En Russie, on se retrouve dans un environnement numérique un peu différent du nôtre. L’Internet russe faitcoexister des plateformes internationales comme YouTube, TikTok, Facebook ou WhatsApp et des plateformes nationales. Certaines applications sont considérées comme très contrôlées par l’État, VKontakte par exemple. Il y a aussi un moteur de recherche appelé Yandex et une application très populaire, Telegram, fondée par Pavel Dourov [opposant à Vladimir Poutine], qui a aussi créé VKontakte. Cet environnement complexe permet de circuler d’un espace numérique à l’autre en fonction des intérêts. Telegram relaie beaucoup de productions contestataires actuellement. L’usage de TikTok à des fins politiques est assez récent.

L’équipe Navalny a diffusé la semaine dernière une vidéo sur le palais présumé de Poutine qui a été vue près de 100 millions de fois. Faut-il parler d’un nouveau militantisme numérique en Russie ?

Il faut replacer cette stratégie dans le contexte médiatique russe. Internet s’est développé assez librement en Russie jusqu’au début des années 2010. Jusque-là il y avait relativement peu de contraintes en ligne. Un monde dynamique a pu se développer avec des journalistes et des médias assez innovants. À partir de 2011-2012, ce monde s’est heurté à des contraintes politiques très fortes. On a assisté à des licenciements forcés dans des médias en ligne, à des contrôles de plus en plus pointus, etc. Des sites ont réinventé leur activité dans ce contexte médiatique très contraignant, en faisant preuve à nouveau d’une très grande inventivité. Ce que fait Alexeï Navalny bénéficie de cette expérience accumulée par les journalistes critiques depuis une dizaine d’années. La fin du reportage sur le palais rend d’ailleurs hommage à d’autres médias qui sont cités, dont The Insider, Proekt et MediZona. Ces médias pratiquent le journalisme d’investigation. Ils ont appris à travailler dans des conditions difficiles.

D’où proviennent les informations analysées et transmises par ces médias ?

Ils utilisent beaucoup les données produites par le pouvoir. Le développement du journalisme de données n’est pas spécifique à la Russie. C’est une tendance internationale. Mais dans le contexte où la pression sur les médias demeure forte, où l’enquête de terrain est difficile et dangereuse, les masses de données offrent une solution utile. Les données permettent de mettre moins en péril les journalistes et leurs interlocuteurs. Ces données existent parce que l’État russe a ouvert beaucoup de données publiques. Depuis 2013-2014, il y a un mouvement vers l’open data. Le gouvernement a encouragé les administrations à offrir leurs données en accès libre, ce qui n’est pas spécifique à la Russie, notamment toutes les données des appels d’offres publiques. Certains journalistes travaillent à partir de ces informations, mais aussi à partir des dossiers de surveillance massive. L’État surveille beaucoup la population. La loi oblige de conserver ses données personnelles sur le territoire russe. Les enquêteurs achètent ces données à des compagnies privées ou à des institutions corrompues.

Que découvrent-ils dans ces masses d’information ?

L’enquête sur l’empoisonnement de Navalny offre un bon exemple. Les enquêteurs ont utilisé des données produites par les compagnies aériennes privées. Ils ont acheté ces données et les ont étudiées pour identifier les agents envoyés en mission pour empoisonner le dissident. Un autre exemple plus ancien : les données publiques ont permis de réévaluer considérablement le coût des Jeux olympiques de Sotchi pour les finances publiques.

Quelle sera la suite des choses ?

Il y a une prise de conscience avec l’empoisonnement et le retour de Navalny, puis avec le reportage sur le palais de Poutine, qui suscite de la colère et du mécontentement dans la population. Le scénario probable, c’est celui d’un pouvoir qui va miser sur l’essoufflement du mouvement, qui n’a pas à être immédiat, mais qui peut se penser sur plusieurs semaines. C’est ce qu’on a vu en Biélorussie. La mobilisation très, très forte pendant plusieurs semaines, voire des mois, s’est estompée finalement. C’est très coûteux pour les citoyens, avec le risque d’être arrêtés, battus, etc. Ce qui n’enlève rien à son importance : ce n’est pas parce qu’un mouvement s’essouffle qu’il n’est pas important. Et on reverra probablement la contestation surgir sous d’autresformes, à d’autres moments.

 

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