Marée humaine en Pologne contre la quasi-interdiction de l’avortement

L’indignation bat son plein en Pologne, après l’arrêt du Tribunal constitutionnel, inféodé au parti national-conservateur Droit et Justice (PiS), jugeant illégal l’avortement en cas de malformation du fœtus.
Photo: Wojtek Radwanski Agence France-Presse L’indignation bat son plein en Pologne, après l’arrêt du Tribunal constitutionnel, inféodé au parti national-conservateur Droit et Justice (PiS), jugeant illégal l’avortement en cas de malformation du fœtus.

Vendredi, une centaine de milliers de Polonais se sont donné rendez-vous à Varsovie pour dénoncer l’interdiction de l’avortement en cas de malformation du fœtus.

« J’ai 45 ans, et jamais je n’ai vu un tel niveau de colère. » C’est une marée humaine qu’est venue rejoindre Monika, ce vendredi 30 octobre. À 17 h, flotte un vent de révolution sur la place Zamkowy, dans la vieille ville de Varsovie : ils étaient des milliers de Polonaises et de Polonais, venus des quatre coins du pays, à s’y être donné rendez-vous avant de rejoindre deux cortèges pour dénoncer la récente quasi-interdiction d’avorter. « On est ici pour dire au revoir à ce gouvernement ! » lâche Monika. Autour d’elle, cette Pologne qui « en a plus que marre » se reflète dans la virulence des slogans scandés et affichés sur les pancartes : « C’est la guerre ! », « Allez vous faire foutre », « Fallait pas nous emmerder ! »

Voilà plus d’une semaine que l’indignation bat son plein en Pologne, après l’arrêt du Tribunal constitutionnel, inféodé au parti national-conservateur Droit et Justice (PiS), jugeant illégal l’avortement en cas de malformation du fœtus. Soit 98 % des 1100 interruptions volontaires de grossesse (IVG) légales réalisées en 2019. Autant dire que ce verdict rendu le 22 octobre — qui aura force de loi dès son entrée dans le journal officiel — interdira de facto l’avortement. Ne restera aux Polonaises que deux conditions pour se faire avorter : en cas de viol ou de danger pour la santé de la femme enceinte.

Avant même que le cortège ne se mette en marche, en début de soirée vendredi, un groupuscule d’hommes vêtus de noir s’en est pris à la foule, à coups de pétards et de fumigènes rouges : environ 10 000 militants proches de l’extrême droite étaient attendus dans la capitale, selon la presse locale. La soirée a été rythmée par d’autres provocations des ultranationalistes, générant par moments des mouvements de panique et blessant quelques manifestants. « Ils se sont infiltrés parmi nous, on les reconnaît à leur tête encapuchonnée, il faut rester vigilant », précise Sylwia, 24 ans, drapée d’un drapeau européen.

Ras-le-bol
 

N’empêche, ces agitateurs restent minoritaires. Car seuls 13 % de la population serait en faveur du jugement fait par le Tribunal, selon un récent sondage. De quoi expliquer ce ras-le-bol qui, ces neuf derniers jours, gagne du terrain. « Le PiS a tenté de se servir de la crise du coronavirus pour passer en douce sa mesure. Mais il ne s’attendait pas à une réaction de cette ampleur, toutes ces contestations sont spontanées », poursuit Sylwia, pancarte à la main affichant « Liberté, égalité, sororité ».

Ce mouvement est tout sauf ordinaire, atteste au Devoir Edit Zgut, politologue à l’Université de Varsovie. « Une solidarité plurielle se déploie au sein de la société polonaise, alors que syndicats, chauffeurs de taxi et agriculteurs se fédèrent dans la rue pour exprimer leur mécontentement vis-à-vis de la gouvernance du PiS. Cela va au-delà des partis et des idéologies, même si ce sont en grande partie des jeunes qui manifestent. »

Le soir du verdict, dans un quartier huppé de la capitale, des milliers de personnes se sont massées devant la villa du chef du PiS et homme fort du pays, Jarosław Kaczyński. Lundi, pendant plusieurs heures, d’importants blocages routiers ont paralysé des dizaines de villes, grandes ou petites. Mercredi, jour d’appel à la grève, près de 410 manifestations ont été comptabilisées en Pologne. Et vendredi, à Varsovie, quelque 100 000 personnes ont défilé dans les rues de la capitale, dénonçant « un pouvoir en guerre contre les femmes ».

Cette contestation, elle s’affiche de plus en plus sur les pavés de Varsovie, la devanture des magasins, les pare-brise, les masques… Partout ou presque, ces mêmes slogans féministes. Et ces mêmes éclairs rouges, symbolisant la lutte pour le droit à l’avortement, qui ressurgissent : un air de déjà-vu, alors que le gouvernement du PiS avait à deux reprises, en 2016 et 2018, tenté d’en limiter l’accès, sous la pression de franges extrémistes et cléricales, avant de reculer face à la rue.


Recul 
 

C’est donc la première fois en près de trente ans que ce droit, déjà l’un des plus restrictifs d’Europe, se voit limiter effectivement à ce point. Mais l’enjeu autour de l’État de droit est aussi brandi par les protestataires. À l’instar de Beata, 51 ans, rencontrée cette semaine devant le Parlement. « Je suis ici pour le droit des femmes à disposer de leur corps », affirme cette travailleuse de la santé de 51 ans, dont le vélo exhibe des messages conspuant le PiS. « Mais aussi parce que ce gouvernement agit de telle manière que cela me rappelle la Pologne sous dictature communiste », raconte celle qui espère, un jour, que la justice de son pays recouvrera son indépendance, sapée par cinq années de réformes controversées.

Accusé d’avoir court-circuité le processus législatif en laissant trancher le Tribunal sur la question de l’IVG, c’est une véritable boîte de Pandore que le pouvoir de Jarosław Kaczyński semble avoir ouverte. En témoignent les messes dominicales perturbées et les paroisses couvertes d’inscriptions pro-choix. Un geste inédit dans ce pays sous forte influence de l’Église catholique, dénoncée aujourd’hui pour sa connivence avec le pouvoir en place.

« Nous devons défendre les églises polonaises coûte que coûte », a ainsi réagi mardi M. Kaczyński, dénonçant le « nihilisme » des manifestants. Ce mot d’ordre, lancé sur un ton martial, est loin d’être resté lettre morte. Depuis dimanche, plusieurs « milices sauveuses d’églises », parfois armées de couteaux, se postent sur des parvis dans quelques villes de Pologne. Résultat : des heurts entre ultranationalistes et manifestants pro-choix se sont produits à de multiples reprises, notamment vendredi.

Une rhétorique qui, dans une Pologne déjà très clivée, risque de jeter de l’huile sur le feu, craint Edit Zgut. « Kaczyński est revenu à sa stratégie originelle : galvaniser l’extrême droite avec la question ultraconservatrice », analyse cette spécialiste du populisme en Europe centrale. Et, selon Mme Zgut, le parallèle avec l’assassinat en janvier 2019 de Paweł Adamowicz, ancien maire de la ville de Gdańsk, s’impose. Avant de passer à l’acte, son assaillant, reconnu comme un déséquilibré, se serait radicalisé en raison du discours véhiculé par la télévision publique polonaise. Et cette dernière, elle aussi, est à la botte du PiS depuis cinq ans.

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