La France sous le choc de la barbarie

À Paris, la place de la République était noire de monde dimanche, des milliers de personnes étant venues honorer la mémoire de Samuel Paty, décapité pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet.
Photo: Florent Bardos ABACAPRESS via La Presse canadienne À Paris, la place de la République était noire de monde dimanche, des milliers de personnes étant venues honorer la mémoire de Samuel Paty, décapité pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet.

« C’est horrible ! On a reçu un coup de massue sur la tête ! » Professeure documentaliste dans une école secondaire parisienne, Gwénaële Guillerm est encore sous le choc de la décapitation de son collègue Samuel Paty par un islamiste à Conflans-Sainte-Honorine. Animatrice d’une radio scolaire qui aborde parfois des questions liées à la laïcité, elle se demande comment les professeurs pourront dorénavant parler de la liberté d’expression et de l’islam avec leurs élèves. « C’est certain qu’il y a des professeurs qui vont se censurer à partir de maintenant pour ne pas se confronter à des refus, à des remarques ou pire encore. Pourtant, ça faisait des années qu’on lançait des cris d’alarme. »

Depuis vendredi, l’indignation nationale n’a fait que s’amplifier à la suite de la décapitation en pleine rue du professeur d’histoire Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine. Du président au simple citoyen, les Français semblent touchés au cœur par cet assassinat d’un professeur qui enseignait à ses élèves la liberté d’expression. L’émotion est sans commune mesure avec celle qu’avait soulevée la décapitation identique d’un prêtre à l’église Saint-Étienne-du-Rouvray en 2016 ou l’attentat au hachoir commis il y a trois semaines devant les anciens locaux de Charlie Hebdo. Comme si, en frappant un enseignant, le terroriste avait frappé le « cœur de la République ».

Dimanche, des rassemblements se sont tenus dans tout le pays. À Paris, ils étaient plusieurs dizaines de milliers place de la République, où le premier ministre, Jean Castex, a lancé : « Vous ne nous faites pas peur. Nous sommes la France ! » Les mêmes scènes se sont reproduites dans toutes les grandes villes de France. Tout le week-end, la population des environs est allée déposer des fleurs devant le collège du Bois-d’Aulne où enseignait Samuel Paty.

Ce n’est pas un hasard si on a frappé un enseignant, croit Hugues P., lui aussi professeur d’histoire-géographie dans un lycée professionnel de Paris. « Ces actes barbares font partie d’une stratégie. Ils expriment un refus civilisationnel de ce que représente la France, qui a séparé, dans son histoire, ce qui est de l’ordre du religieux et de la citoyenneté. » Dans ses cours d’éducation civique et morale, il montre à ses élèves des caricatures publiées il y a 120 ans avant l’adoption des lois sur la laïcité. « Elles sont bien plus méchantes que celles de Charlie Hebdo ! », dit-il.

Une campagne d’intimidation

Mercredi, un hommage national sera rendu à ce professeur de 47 ans dont l’assassin a vite été identifié puisqu’il a revendiqué son geste sur Internet quelques minutes après le fait. Né à Moscou, Abdoullakh Abouyezidvitch A. était un Tchétchène de 18 ans qui avait été admis en France comme réfugié. Malgré plusieurs petits délits, il avait obtenu en mars dernier un titre de séjour de 10 ans, plus ou moins l’équivalent en France du statut d’immigrant reçu.

Samedi, le procureur national antiterroriste, Jean-François Ricard, a détaillé la véritable campagne d’intimidation sur Internet dont Samuel Paty a été l’objet avant d’être assassiné. Depuis plusieurs semaines, le père d’une élève de 3e secondaire (4e française), Brahim Chnina, publiait des vidéos s’en prenant à un « voyou » qui « ne doit plus enseigner à nos enfants ». Chnina, dont la demi-sœur a rejoint le groupe armé État islamique en 2014, dénonçait un cours donné par Samuel Paty sur la liberté d’expression à l’occasion duquel les élèves étaient invités à discuter des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Paty en aurait montré deux aux élèves, en prenant soin de prévenir ceux qui ne voulaient pas les voir de quitter la classe.

L’islamiste Abdelhakim Sefrioui, proche du Hamas, s’est joint à la cabale en enregistrant une vidéo devant le collège accusant Emmanuel Macron d’« attiser la haine ». Cet intégriste connu des services de sécurité pour son antisémitisme se présente comme le membre d’un nébuleux « Conseil des imams de France ». Selon le procureur, les deux hommes ont rencontré la direction du collège le 8 octobre dernier pour exiger « avec virulence » le renvoi du professeur. Après le refus de la principale, le père diffusa une nouvelle vidéo révélant publiquement son nom et l’adresse du collège.

Samuel Paty semble n’avoir jamais joui d’aucune protection policière même si, à la suite de plusieurs appels de menace, sa directrice lui avait conseillé de ne plus venir travailler à pied. Ce qu’il s’était refusé à faire.

Des proches de l’assassin ont affirmé qu’il n’était plus dans son état normal après avoir vu ces vidéos. Onze personnes ont été mises en garde à vue, dont le père de l’élève, quatre membres de la famille du tueur et Abdelhakim Sefrioui.

Branle-bas de combat

Ce nouvel attentat survient en plein procès Charlie Hebdo et alors que le gouvernement s’apprête à déposer un projet de loi contre le « séparatisme islamiste ». Même si le président Emmanuel Macron s’est rendu sur place le soir même pour appeler à « faire bloc », les critiques contre son administration ont fusé à droite. « Une frontière dans l’abominable vient d’être franchie. On s’attaque au bastion le plus sacré de la République : l’école et la personne physique des enseignants », écrit dans Le Figaro l’écrivain Pascal Bruckner, qui propose, en guise de réplique, que tous les journaux français republient les caricatures de Charlie Hebdo.

Alors que tous les élus ont pris la défense de Samuel Paty, seule la députée des Yvelines Michèle de Vaucouleurs a déclaré, quelques minutes après l’attentat, que le professeur « a eu une mauvaise idée de montrer les caricatures de Mahomet ». C’est la deuxième fois en trois semaines qu’un attentat terroriste est commis en France par un jeune ayant obtenu le statut de réfugié, ont souligné plusieurs leaders de droite, dont le député européen Jordan Bardella, du Rassemblement national.

Au ministère de l’Intérieur, on a convoqué tous les préfets afin de renforcer les mesures de sécurité. « Ceux qui transmettent le savoir à nos enfants doivent demeurer libres de le faire. Cette liberté-là n’est pas négociable », a dit le premier ministre, Jean Castex, qui s’est rendu place de la République.

Tout le week-end, les témoignages des élèves ont décrit un professeur bienveillant qui avait le sens de l’humour. Samuel Paty était le père d’un enfant. De nombreux professeurs ont expliqué qu’ils n’étaient pas vraiment surpris de cet attentat, tant les pressions sont grandes dans leurs classes.

Hugues P. n’a qu’une hâte : discuter de tout ça avec ses élèves après les vacances de la Toussaint. « Ce que je crains surtout, dit-il, ce sont les petits renoncements. Les professeurs ne pourront pas mener ce combat à la place de l’État. Le signal doit venir d’en haut. »

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