«J’ai besoin de savoir si on va faire la lumière sur ce massacre»

Le «procès Charlie» vient de commencer.
Photo: Thomas Coex Agence France-Presse Le «procès Charlie» vient de commencer.

200 parties civiles, 94 avocats, 144 témoins… Cinq ans après les attaques qui ont fait 17 morts, un procès hors normes s’est ouvert mercredi à Paris. Dans les salles bondées du palais de justice, les masques et le gigantisme de l’opération ont en partie étouffé des émotions et une tension très vives.

C’est une silhouette longiligne, crâne rasé, veston marine et baskets. Seule sur un banc du vaste atrium blanchâtre du palais de justice de Paris, grouillant de la foule des grands jours. L’homme, l’air pensif, boit son café comme si chaque jour de l’année débutait ainsi, immuable. Cette ombre solitaire, que personne ne remarque derrière son masque, n’est autre que Laurent Léger. Le 7 janvier 2015, il participait à la conférence de rédaction hebdomadaire de Charlie Hebdo quand ont surgi, vers 11 h 30, les frères Chérif et Saïd Kouachi. En moins de deux minutes, ils exécutent douze personnes. Et en blessent plusieurs autres grièvement. Cinq ans plus tard, ce rescapé de l’horreur attend son avocat dans un calme détonnant singulièrement avec l’agitation ambiante. Autour de lui bataillent perches et micros des médias venus en masse, tandis que circulent de nombreux policiers armés. Mercredi matin s’est ouvert le procès très attendu des attaques terroristes de Charlie Hebdo, de Montrouge (Hauts-de-Seine) et de l’Hyper Cacher.

Moyens colossaux

« J’ai besoin de savoir si on va réussir à faire la lumière sur qui a commandité ce massacre barbare », confie Laurent Léger, d’un ton froid et monocorde. Journaliste familier des affaires judiciaires, il sait que, parfois, la justice ne lève pas tous les mystères des crimes qu’elle dissèque : « Je n’ai pas d’attentes… Mais je comprends qu’on en ait. » Précieux témoin de la scène, il sera entendu mardi prochain au procès, lequel sera intégralement filmé pour « la constitution d’archives historiques de la justice » — une première pour une audience liée au terrorisme. « L’organisation de ce procès est une déclaration très forte, estime Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontières, entouré d’une nuée de caméras. On est dans un moment où l’intolérance religieuse est si puissante, si croissante qu’on a besoin d’indications très fortes des garanties de la liberté d’expression. » Et de poursuivre : « Charlie Hebdo a été victime de son droit à la critique des systèmes de pensée. Tous ceux qui s’opposent à ce droit doivent être condamnés », avant de saluer le choix de l’hebdomadaire de republier ce mercredi les caricatures de Mahomet, celles-là mêmes qui en avaient fait une cible.

Les moyens déployés (infrastructures, sécurité, etc.) pour relever le défi sont colossaux, rappelle non loin de là le bâtonnier de Paris, Olivier Cousi, qui voit en ce procès, d’ores et déjà présenté comme historique, « une réponse de la démocratie à la barbarie ». Une centaine de médias ont été accrédités pour couvrir les débats prévus jusqu’au 10 novembre. L’affluence est telle que pas moins de quatre salles ont été réquisitionnées pour accueillir les quelque 200 parties civiles, 94 avocats, 144 témoins… Mais aussi des étudiants en droit avides d’assister à ce procès pour l’histoire ou des chercheurs spécialisés sur la radicalisation et le terrorisme.

Ainsi, le chemin qui mène à la très désirée salle 2.02, d’ordinaire occupée par une chambre correctionnelle, s’apparente à celui des pèlerins. De longues processions d’avocats, de journalistes et de parties civiles se succèdent lors des nombreux filtrages et fouilles, dans une ambiance pas toujours câline. Les vingt premiers journalistes arrivés ont le privilège d’entrer dans le saint des saints, les autres ne pouvant prendre place que dans des prétoires réquisitionnés pour la visioconférence. Alors ça frotte dur. Le procès, au nom de sa dimension cathartique et éducative, est certes filmé, mais la justice se vit aussi par les regards, les soupirs, les intonations, toutes ces effusions qui, en dépit de la lourdeur des crimes jugés, rappellent qu’elle est surtout l’affaire des hommes. Dans la multitude de petits conciliabules qui se créent en attendant la cour, quelques rires s’échappent. Ceux de confrères avocats se découvrant masqués et se demandant ce que ressentiront ceux qui, dans cinquante ans, consulteront les images et s’ébahiront de ces débats couverts par le tissu. « Reste à savoir si on ira au bout du procès, recadre une robe noire. Cette salle est un cluster ambulant. »

La tignasse grise de Riss, directeur de Charlie, la lourde porte de la salle d’audience principale. Derrière lui, la cohorte de gardes du corps qui lui emboîtent le pas rappelle le poids de l’histoire et ramène le silence. Parmi les proches des défunts, on aperçoit aussi l’urgentiste et ancien membre de la rédaction, Patrick Pelloux, la dessinatrice Coco — contrainte, sous la menace de l’arme des terroristes, à taper le digicode permettant d’accéder à la rédaction — ou encore l’ex-chroniqueuse judiciaire de l’hebdomadaire satirique, Sigolène Vinson, épargnée par Chérif Kouachi au motif qu’elle est « une femme ».

« Seconds couteaux »

En guise de premiers mots, le président de la cour, Régis de Jorna, opte pour une absolue sobriété, en rappelant simplement le port obligatoire du masque, en vertu du décret du 17 juillet. Il n’y aura donc pas d’incipit solennel, comme le font parfois les magistrats pour rappeler à tous d’être à la hauteur de l’enjeu. L’appel des onze accusés esquisse d’ailleurs le visage ordinaire de la délinquance française. Avant leur incarcération, ils étaient « gérant de garage, autoentrepreneur dans le textile, ambulancier ». En l’absence des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly, tous abattus par les forces spéciales en 2015, ainsi que des frères Belhoucine, présumés morts, et d’Hayat Boumeddiene, aperçue en vie pour la dernière fois en octobre 2019 en Syrie, dix d’entre eux doivent répondre de leur participation à « l’association de malfaiteurs terroristes criminelle ». Accusés d’avoir porté un soutien logistique aux trois terroristes, les mis en cause sont néanmoins considérés comme des « seconds couteaux ». Une approche du dossier balayée par l’avocat de Charlie Hebdo, Richard Malka, évoquant sur France Inter, en amont de l’audience, « le procès de la banalité du terrorisme » : « Il n’y a pas de terrorisme sans complicités intellectuelles, et puis il faut un terreau, des petits rouages… Les terroristes ne sont jamais seuls. »

« On n’entend rien »

La première banderille est venue de Me Isabelle Coutant-Peyre, qui se distingue depuis des décennies par ses défenses de rupture. Conseil d’Ali Riza Polat, le seul des présents qui risque la perpétuité pour « complicité d’assassinat », elle n’y est pas allée par quatre chemins pour engager les hostilités. L’avocate a exigé un supplément d’informations, considérant qu’il manquait plusieurs des acteurs clés ayant participé à l’achat des armes à feu, notamment Claude Hermant, l’ex-indicateur des douanes. « Je voulais dire également que, si la douleur des victimes est définitive, tout cela aurait pu être évité si les services de renseignement avaient fait un travail sérieux. Les frères Chouaki [sic] et Amedy Coulibaly surveillés. » Indignations immédiates et à moult voix des parties civiles. Mais dans la bataille, Isabelle Coutant-Peyre aura au moins réussi à faire sauter provisoirement le port du masque à la barre. Ses confrères voient immédiatement s’entrouvrir le fol espoir d’une plaidoirie affranchie de ce carcan ingrat, transformant l’art oratoire en marathon fastidieux couru dans une serre tropicale. Quelques instants plus tard, Régis de Jorna indique qu’il va prendre contact avec le premier président, qui sollicitera lui-même le bâtonnier de Paris, pour savoir si les consignes peuvent être assouplies. Une avocate, estimant que la dignité d’une personne est d’affronter la sentence à visage découvert, défie : « Vous allez juger un homme masqué ? » Coutant-Peyre en remet une couche : « Les cours masquées ont d’autres significations ailleurs. »

Il n’y a pas de terrorisme sans complicités intellectuelles, et puis il faut un terreau, des petits rouages… Les terroristes ne sont jamais seuls.

 

Ce qui apparaît déstabilisant, au fond, c’est que l’émotion tant éprouvée ces cinq dernières années semble mise en coupe réglée par la COVID-19. Elle est imperceptible, victime de la démultiplication des écrans de retransmission, étouffée par ces allers-retours incessants avec les autres salles, les longs silences qui en découlent, ces « on n’entend rien » intempestifs. D’ordinaire si puissante, l’arène judiciaire semble inerte. Des parties civiles, intimes jusque dans les crimes, se cherchent : « Mais t’es où, je ne t’ai même pas vu. Ah, en 2.13 ! » entend-on sur le plateau du deuxième étage, saturé de policiers et de pistolets-mitrailleurs. Certains doutent sincèrement que l’on puisse juger ainsi. À la suspension de séance, deux avocates de la défense soupirent : « Cela va être long. Il va falloir que tout ça se rode un peu mieux. »

Et puis, soudain, le vertige des coups de feu tirés dans les locaux de Charlie Hebdo le 7 janvier refait cruellement surface. Lancé dans la lecture assommante de la très longue ordonnance de mise en accusation, 271 pages, revenant minute par minute sur les faits, Régis de Jorna écorche l’identité de Charb, qu’il nomme « François Charbonnier ». L’erreur figurant littéralement dans le document, le président n’y est pour rien. Mais la scène fait craquer Denise Charbonnier, la mère du dessinateur. Quittant la salle en pleurs : « C’est pas François, c’est Stéphane. » Le « procès Charlie » vient de commencer.

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