Salariés en grève et manifestations sans trêve en Biélorussie

Alors que, depuis quelques jours, les défilés sont toujours joyeux et pacifiques, les Biélorusses semblent perdre patience devant les officiels du régime. Sur la photo, des manifestants ont bloqué, lundi à Minsk, une voiture conduisant le ministre de la santé, Uladzimir Karanik.
Sergei Grits Associated Press Alors que, depuis quelques jours, les défilés sont toujours joyeux et pacifiques, les Biélorusses semblent perdre patience devant les officiels du régime. Sur la photo, des manifestants ont bloqué, lundi à Minsk, une voiture conduisant le ministre de la santé, Uladzimir Karanik.

Usines, chaînes de télévision d’État… Les actions de contestation se multiplient, plus d’une semaine après la reconduction du mandat de l’autoritaire président Loukachenko, pour une sixième fois, qui se montre plus provocateur que jamais.

« Nous avons déjà tenu une élection. Sauf si vous me tuez, il n’y en aura pas d’autre ! » Pour délivrer ce message aux travailleurs en grève, Alexandre Loukachenko, visiblement toujours aussi soucieux d’apparaître proche du peuple, s’est fait héliporter jusqu’à l’usine MZKT, qui produit d’énormes engins hors route, bien virils — les femmes n’ont d’ailleurs pas le droit de les conduire, selon la liste des 181 professions qui leur sont interdites en Biélorussie. Le président, indûment réélu pour un sixième mandat, le 9 août, n’a pas l’intention de rendre les armes, mais plutôt de les utiliser : « Si vous me provoquez, je gérerai la situation cruellement », a-t-il déclaré à des ouvriers. Hué par une foule pourtant triée au préalable par son service de sécurité, qui lui crie « Pars ! Pars ! » il répond « merci » : « Vous pouvez crier autant que vous voulez. » Devant les ouvriers, Loukachenko s’est mis en pilote automatique, options menaces et mépris. Il a fait toutefois une petite concession : une nouvelle élection est envisageable si une nouvelle constitution est adoptée par référendum.

Nous avons déjà tenu une élection. Sauf si vous me tuez, il n’y en aura pas d’autres!

 

« Peur ou loyauté »

Lundi soir, une trentaine d’usines d’État étaient en grève ou tenaient des assemblées générales. Même les ouvriers de BelAZ étaient sortis dans les rues avec leurs engins miniers, ainsi que ceux de l’immense usine de tracteurs Belarus MTZ. Avec 30 000 employés, c’est l’une des plus importantes du pays, démesurée par rapport à sa production en baisse, une ville dans la ville, avec des rues bien propres, bordées de grandes affiches à la gloire des ouvriers de l’année. Les mines de Belaruskali, l’un des plus gros producteurs mondiaux de potasse, ont été arrêtées. L’industrie, basée sur la pétrochimie et les matériels de transport, représente un tiers du PIB biélorusse.

Alexandre Loukachenko ne peut plus compter sur la télévision d’État pour le présenter sous un jour favorable : les deux principaux groupes publics se sont eux aussi mis en grève. Les journalistes de Belteleradio ne se sont tout simplement pas présentés sur le plateau, mais la caméra et la musique ont continué de tourner. Ceux d’ONT, dont le siège se trouve près de la place de la Victoire de Minsk, ont débrayé pour tenir une réunion publique en fin de matinée. Une trentaine d’employés étaient présents, cadreurs, journalistes, mais personne du service politique n’est venu. « Ils ne soutiennent pas la grève ; je ne sais pas si c’est par peur ou par loyauté pour Loukachenko, commente Katia, 22 ans, journaliste sportive en grève. Même dans le sport, nous subissons des pressions et nous ne pouvons pas couvrir les sujets que l’on veut ! Des sportifs se sont fait arrêter et tabasser pendant les manifs, nous n’avons pas eu le droit de le mentionner. »

Maria Kalesnikava, seule membre du triumvirat féminin encore présente en Biélorussie (lire ci-contre), a fait la tournée des grévistes. Aux journalistes de l’ONT, l’ancienne directrice de campagne du candidat emprisonné Viktor Babaryko a promis la création d’un conseil de décision avec les employés des chaînes de télévision. Très applaudie, Kalesnikava a rendu visite aux ouvriers de MZKT. Même jour et même lieu que Loukachenko, mais dans un univers parallèle : elle parle de futur, de paix et d’unité, quand Loukachenko, coincé dans sa logique et dans le passé, répète les mêmes menaces.

« Meurtrier »

Pendant que Maria Kalesnikava occupe le terrain et distille ses idées pour la Biélorussie d’après, Svetlana Tikhanovskaïa garde le cap, depuis la Lituanie où elle est en exil forcé. Dans une nouvelle vidéo publiée lundi, fidèle à ses promesses de début de campagne, elle assure que c’est le « destin » qui l’a poussée en politique, qu’elle quittera sitôt de nouvelles élections organisées : « Je suis prête à prendre la responsabilité et à agir comme leader nationale durant cette période, afin que le pays puisse retrouver son calme et un rythme normal, pour que nous puissions libérer tous les prisonniers politiques, préparer le cadre législatif et les conditions nécessaires à la tenue d’une nouvelle élection présidentielle. »

Toute l’énergie des Biélorusses, dans tous les milieux ou presque, semble concentrée sur quelques objectifs communs : démocratie, liberté d’expression et libération des prisonniers politiques, notamment ceux arrêtés lors de la vague de répression qui a suivi la présidentielle. Alors que, depuis quelques jours, les défilés sont toujours joyeux et pacifiques, les Biélorusses semblent perdre patience devant les officiels du régime. Dans les cortèges, ils avertissent Sacha (diminutif d’Alexandre et surnom de Loukachenko) : « La Haye t’attend. » Ou crient au ministre de la Santé, accusé d’empêcher les soins aux manifestants blessés, qu’il est un « meurtrier ». D’autant que, devant la surdité du pouvoir, les défections se multiplient et laissent entrevoir les rouages impitoyables du régime. Dans une vidéo publiée sur le site d’information tut.by, Youri Makhnach, un haut gradé de la police de Lida, une petite ville à l’ouest de Minsk, raconte la pression subie avant une réunion électorale de Svetlana Tikhanovskaïa, en juin : « L’idéologie était la suivante. Si le gouvernement actuel perd, alors chacun de nous sera pendu à un arbre au bord de la route. En conséquence, ce pouvoir doit être protégé par tous les moyens. »

Mais cette conviction semble n’être désormais partagée que par les proches de Loukachenko, désavoué à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. « Le peuple de Biélorussie a le droit de décider de son avenir et d’élire librement son dirigeant. La violence contre les manifestants ne peut pas être tolérée », a tweeté Charles Michel, le président du Conseil européen, en annonçant la tenue d’un sommet européen extraordinaire mercredi.

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