La Russie dit avoir créé le premier vaccin contre la COVID-19

La phase 3 des essais doit se dérouler en Russie et à l'étranger, selon le fonds souverain RDIF, notamment aux Émirats, en Arabie saoudite et aux Philippines.
Photo: Courtoisie Russian Direct Investment Fund/AFP La phase 3 des essais doit se dérouler en Russie et à l'étranger, selon le fonds souverain RDIF, notamment aux Émirats, en Arabie saoudite et aux Philippines.

Le président russe a annoncé mardi que la Russie avait développé le « premier » vaccin contre le coronavirus, une affirmation qui selon l’OMS doit encore être vérifiée indépendamment et scientifiquement.

L’annonce russe et l’ambition de mettre en production le vaccin dès septembre interviennent, alors même que les essais ne sont pas terminés et que leur phase 3, auprès de milliers de sujets, ne commence que mercredi.

Baptisant le vaccin « Spoutnik V » (V pour vaccin), la Russie témoigne de son ambition en la matière, en référence à la victoire politico-scientifique qu’était la mise en orbite du satellite du même nom en pleine Guerre froide. « Pour la première fois au monde, un vaccin contre le nouveau coronavirus a été enregistré », s’est félicité Vladimir Poutine, ajoutant « qu’il donne une immunité durable » et que l’une de ses filles se l’était fait inoculer.

Le vaccin, dont le président russe avait fait une priorité, a été développé par le Centre de recherches en épidémiologie et microbiologie Nikolaï Gamaleïa, en collaboration le ministère russe de la Défense.

« Plus d’un milliard de doses » ont été précommandées par 20 pays étrangers, a affirmé Kirill Dmitriev, patron du fonds souverain RDIF impliqué dans le développement du vaccin, citant « l’intérêt » des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite, de l’Indonésie, des Philippines, du Brésil ou encore de l’Inde.

Selon RDIF, la Russie est prête à produire 500 millions de doses par an dans cinq pays et le début de la production industrielle est prévu en septembre.

La phase 3 des essais doit se dérouler en Russie et à l’étranger, selon le fonds souverain RDIF, notamment aux Émirats, en Arabie saoudite et aux Philippines.

Selon les autorités, les personnels médicaux et enseignants russes devraient néanmoins être vaccinés en août ou en septembre et sa mise en circulation est prévue en janvier 2021.

Encore bien des vérifications à faire

Ce vaccin est à vecteur viral, c’est-à-dire qu’il utilise comme support un autre virus qui a été transformé et adapté pour combattre la COVID-19. Il utilise l’adénovirus, une technologie également choisie par l’Université d’Oxford.

Depuis le début des recherches, l’institut Gamaleïa est cependant accusé de rompre avec les protocoles habituels pour accélérer le processus scientifique. Et jusqu’ici, la Russie n’a pas publié d’étude détaillée permettant de vérifier indépendamment ses résultats.

Peu après la déclaration du Kremlin, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a réagi en appelant à la prudence.

« Nous sommes en étroit contact avec les Russes et les discussions se poursuivent. La préqualification de tout vaccin passe par des procédés rigoureux », a pointé Tarik Jasarevic, le porte-parole de l’OMS. « La préqualification comprend l’examen et l’évaluation de toutes les données de sécurité et d’efficacité requises recueillies lors d’essais cliniques », a-t-il rappelé, soulignant que le processus serait le même pour tout candidat vaccin.

À Berlin, le ministère allemand de la Santé ne s’est pas embarrassé de précautions oratoires et a émis des doutes sur « la qualité, l’efficacité et la sécurité » du vaccin. « Il n’y a pas de données connues concernant la qualité, l’efficacité et la sécurité du vaccin russe », a déclaré une porte-parole du ministère, rappelant qu’au sein de l’Union européenne, « la sécurité des patients est la première des priorités ».

L’expert François Balloux, de l’University College de Londres, a été plus direct encore, qualifiant l’initiative russe de « décision irresponsable et imprudente ». « Une vaccination de masse avec un vaccin mal testé n’est pas éthique », a-t-il ajouté, avertissant que tout problème lors de la campagne de vaccination serait « désastreux » tant par ses effets sur la santé des personnes vaccinées que pour l’adhésion à la vaccination dans le grand public.

Le ministère de la Santé russe affirme que son vaccin permet « de former une immunité longue », estimant qu’elle pouvait durer « deux ans ». Problème : les données sur lesquelles reposent ces affirmations n’ont pas été publiées.

Pour la virologue française Marie-Paule Kieny, ancienne directrice générale adjointe à l’OMS, « cette déclaration est prématurée puisqu’on ne sait pas encore si ce vaccin (ou aucun autre) va protéger contre la COVID-19 », ni « quelle sera la durée de l’immunité ». « En effet, le recul après les premières immunisations chez l’homme n’est que de quelques mois ou semaines », a-t-elle ajouté.

« Oublions la politique »

Avant même ces critiques, M. Dmitriev a condamné « des attaques médiatiques coordonnées » contre le vaccin russe.

Il a affirmé que « la sécurité et la santé de gens ordinaires » avaient été « prises en otage par des divergences politiques », du fait des multiples différends russo-occidentaux. « Oublions la politique et profitons de ce moment. […] Nous n’imposons ce vaccin à personne », a-t-il ajouté.

La Russie travaille depuis des mois, comme de nombreux autres pays, sur plusieurs projets de vaccins contre la COVID-19.

À voir en vidéo