Sur les chemins de l’ignorance

Alain Corbin photographié en 2002 à l'Université de la Sorbonne à Paris.
Photo: Ludovic Caillere Agence France-Presse Alain Corbin photographié en 2002 à l'Université de la Sorbonne à Paris.

À l’heure où Paris retrouve ses terrasses, Alain Corbin est toujours confiné dans son appartement des environs du cimetière du Père-Lachaise. L’historien de 84 ans ne s’en plaint pas. « Ça va. Moi, j’ai de l’espace et je n’ai pas à me plaindre. » De toute façon, un historien ne passe-t-il pas déjà une grande partie de sa vie confiné ?

Ironie du sort, cet historien du désir, des paysages et du silence a choisi ce moment où l’on ignore justement tout d’une maladie qui nous menace pour publier cette histoire de l’ignorance. Terra incognita (Albin Michel) dresse le portrait de ce que les héritiers des Lumières ignoraient de la terre, de son histoire, de sa configuration et de sa morphologie. De 1755 à 1900, Corbin reprend pour ainsi dire l’histoire des sciences de la terre. Mais il la décline à l’envers en s’intéressant à ce qu’on ne savait pas et qu’on avait donc la liberté d’imaginer.

« C’est très curieux, dit-il. Je ne sais pas trop à quelle occasion j’ai décidé d’écrire ce livre. Mais j’ai été très vite persuadé que, pour comprendre les gens du passé, il fallait savoir ce qu’ils ne savaient pas. Sinon, on ne les comprend pas. »

Proust ignorait les pôles

Même si son livre est paru deux semaines avant la fermeture des librairies, l’auteur d’Histoire du corps (Seuil) souhaite qu’il incite les historiens à se poser ce genre de question. « On lit Diderot, Chateaubriand et Balzac, mais on ne pense jamais à ce qu’ils ne savaient pas, dit-il. On n’imagine pas, par exemple, que le jeune Proust ne connaissait pas les pôles, explorés au XXe siècle seulement. C’est pourquoi Jules Vernes avait même imaginé qu’on y trouverait une île volcanique ! »

À une époque où l’on examine trop souvent l’histoire avec les yeux du présent, cet exercice de recentrage est peut-être plus nécessaire que jamais. Il donne à tout le moins un peu d’humilité. « Quand on pense qu’au XVIIe siècle, on imaginait que la Terre avait 6000 ans. Et qu’à la fin du XVIIIe, on en était encore à quelques centaines de millions d’années. On était bien loin de nos quatre milliards d’années ! »

Mais l’ignorance est aussi la porte ouverte à l’imagination. Sans elle, Hugo n’aurait probablement jamais écrit tous ces poèmes sur les vents et les tempêtes. Volcans, météores, glaciers, fonds marins, nuages, cyclones, tremblements de terre, autant de mystères qui suscitent les espoirs et les craintes et fournissent des sujets d’émerveillement et d’angoisse.

S’il faut sauver quelque chose, c’est le genre humain et la biodiversité sur la planète. La planète, elle, on sait qu’elle disparaîtra dans environ quatre milliards d’années.

 

La libido sciendi

Ce n’est pas un hasard si Terra incognita s’ouvre sur le séisme de Lisbonne (1755), qui sera l’objet d’un vif intérêt aussi bien pour Voltaire et Rousseau que pour Kant. « C’est le milieu du siècle des Lumières, l’époque où a commencé à vaciller l’explication par la colère ou le signe divins, dit Alain Corbin. Le savant d’Holbach comme le philosophe Diderot pensaient que ce tremblement de terre avait des causes naturelles. Ce fut un tournant. »

Saint Augustin disait que l’homme a trois grands désirs : celui de dominer, celui des sens et celui de savoir. C’est à partir des Lumières que va donc se déployer cette libido sciendi. Mais il faudra d’abord se débarrasser du Déluge.

« Le catastrophisme est une constante de toutes les époques, dit Corbin. Dès qu’on a étudié la terre, on y a vu les catastrophes du passé. La grande catastrophe fondatrice fut le Déluge. Puis, on a cessé progressivement d’y croire et on a imaginé plusieurs déluges. Pourtant, on en parle encore au XVIIIe et au XIXe siècle. Il y a toujours des gens qui croient à l’Apocalypse. »

La passion du savoir sera pourtant la plus forte. Corbin raconte comment, à la fin du XVIIIe siècle, on se passionnait pour les volcans. Cela devint presque une mode. « On allait voir les volcans. C’était extraordinaire de voir la nuit napolitaine avec ce flambeau qu’était le Vésuve en éruption. »

Pourtant, toutes les ignorances ne reculent pas aussi vite. Ainsi les fonds marins comptent-ils parmi les sujets sur lesquels elles persisteront le plus longtemps. « La connaissance des abysses est vraiment le domaine de l’ignorance absolue. C’est inouï ! Il faudra attendre la fin du XIXe. Même dans ma vie, il me faudra attendre 1956 pour voir le film Le monde du silence tourné par le commandant Cousteau. »

Il faut préciser que Terra incognita s’intéresse à la « terre », et non pas à la « planète », comme on dit aujourd’hui. C’est très différent, explique l’historien. « La planète, on en parle sans cesse depuis qu’on la voit à chaque bulletin météorologique. Ce n’était pas le cas auparavant. La différence est de taille. Même si je n’ai pas fait d’études scientifiques, j’ai fait de la géographie. Ce qu’on ne fait plus beaucoup. J’ai étudié les couches géologiques de ma région, en Normandie. Aujourd’hui, même les « jeunes » de 50 ans n’ont jamais entendu parler de ça. Il suffit d’ouvrir un manuel de géographie pour voir que la terre a disparu. On préfère faire la « géographie » des institutions européennes. »

Quand l’ignorance rassemble

Pince-sans-rire, Alain Corbin s’étonne aussi qu’on parle à ce point aujourd’hui de « sauver la planète ». « C’est idiot comme formule. S’il faut sauver quelque chose, c’est le genre humain et la biodiversité sur la planète. La planète, elle, on sait qu’elle disparaîtra dans environ quatre milliards d’années. Dans deux milliards d’années, elle aura l’allure de Saturne et sera invivable pour l’homme. »

En terminant, Alain Corbin quitte un peu son habit d’historien pour jeter un regard nostalgique sur ce que pouvait signifier cette époque où l’on ignorait tout de la terre. Mais où l’on pouvait aussi tout imaginer.

« L’ignorance partagée soude les individus, alors que les connaissances diffractées les séparent. » Il y voit une des raisons de ce qu’on appelle en France la crise des bistrots. « Les gens ne peuvent plus se réunir en ignorant les mêmes choses. À vingt autour d’un comptoir, ils pouvaient rigoler. Maintenant, il y a un spécialiste de l’informatique et un autre de l’intelligence artificielle. Si bien que les gens ont plus de mal à se parler. L’ignorance partagée soudait les êtres. » De là à croire que la connaissance les divise…


À voir en vidéo

Terra incognita — Une histoire de l’ignorance

Alain Corbin, Albin Michel, Paris, 288 pages, 2020.