Une nouvelle catastrophe à venir en Biélorussie à cause de la pandémie?

La Biélorussie fait figure d’OVNI en Europe en maintenant son championnat de football et en ne prenant pas de mesures de confinement obligatoire pour limiter l’épidémie.
Photo: Sergei Gapon Agence France-Presse La Biélorussie fait figure d’OVNI en Europe en maintenant son championnat de football et en ne prenant pas de mesures de confinement obligatoire pour limiter l’épidémie.

Une fronde de blouses blanches dans la « dernière dictature d’Europe » ? Alexander Loban, 56 ans, pourrait bien en être l’instigateur. C’est un cri du cœur qu’a lancé ce médecin biélorusse sur le réseau YouTube, le 20 mars. « Ne soyons pas silencieux ! Exigez des mesures efficaces de la part des autorités », a-t-il sommé, réclamant une mise en quarantaine dans le pays. « Beaucoup de choses dépendent maintenant de nous, c’est une question de vie ou de mort. »

En Biélorussie, pays de 9,5 millions d’habitants coincé entre la Russie et la Pologne, le coronavirus n’est guère pris au sérieux par les autorités. Dans une Europe où le confinement est devenu la norme pour ralentir la progression de la COVID-19, l’ex-république soviétique, dirigée d’une main de fer depuis vingt-cinq ans par Alexandre Loukachenko, fait bande à part.

« Le tracteur guérira tout le monde ! », s’est ainsi vanté le président autoritaire à la mi-mars, en évoquant ces fameux bolides produits en masse au pays. Et le hockey ? « Ici, il n’y a pas de virus, c’est comme un frigo. Il n’y a rien de mieux que le sport, surtout sur la glace, pour combattre le coronavirus », a lâché le dirigeant, tout sourire, dans un aréna bondé de Minsk, fin mars.

 

À voir en vidéo

Plus récemment encore, mardi dernier, il continuait d’évoquer lors d’une réunion au sommet cette « psychose » autour du coronavirus, qui a fait son apparition fin février au pays. « Oui, nous constatons une augmentation [de cas en Biélorussie] », a-t-il concédé, avant de relativiser : « Dieu merci, ce n’est pas comme une avalanche ! »

Manipulation des chiffres

Officiellement, au pays, on dénombre 2919 cas et 29 décès liés au coronavirus. Mais pour le médecin Alexander Loban, ces chiffres sont loin de refléter la réalité. Joint par Le Devoir, cet ophtalmologiste de formation dénonce cette « tendance [du gouvernement] à manipuler les chiffres ». « Des médecins ont subi des pressions pour qualifier un décès de pneumonie, même si le test de dépistage du coronavirus a été déclaré positif », affirme-t-il.

Le président biélorusse est allé jusqu’à assurer lundi que personne n’était décédé du coronavirus dans son pays, malgré les chiffres de son propre gouvernement. « Les gens ont peur, et je veux donc leur dire la chose suivante: dans notre pays, pas une seule personne n’est morte du coronavirus. Pas une seule! » , a-t-il lancé, selon une retranscription de ses propos lors d’une réunion officielle publiée sur le site de la présidence biélorusse.

« Elles sont mortes d’une série de maladies chroniques dont elles souffraient » , a poursuivi le chef d’État, citant des « insuffisances cardiaques », des « insuffisances respiratoires et pulmonaires » et du diabète.

Sur papier, donc, la vie tourne comme à l’habitude. Et pourtant, depuis une dizaine de jours, nombre de Biélorusses prennent les devants, mettant en doute l’insouciance de leur président. En témoignent les transports en commun de la capitale, Minsk, bien moins fréquentés. « Au-delà de cette politique de la sourde oreille, les gens, visiblement, ont décidé de s’isoler, les restaurants sont pratiquement vides », souligne à l’autre bout du fil Franak Viačorka, journaliste biélorusse de 32 ans.

Les gens ont peur, et je veux donc leur dire la chose suivante: dans notre pays, pas une seule personne n’est morte du coronavirus. Pas une seule! [...] Elles sont mortes d’une série de maladies chroniques dont elles souffraient.

Collectes de fonds pour les hôpitaux en manque de matériel de protection, appels à rester chez soi sur les réseaux sociaux, livraisons à domicile improvisées : « Il y a des groupes de soutien dans toutes les provinces, c’est une première en Biélorussie », s’enthousiasme M. Viačorka. À cela s’ajoute l’aménagement discret des hôpitaux du pays pour faire face à l’épidémie. « Tout le monde à Minsk connaît quelqu’un qui est à l’hôpital », poursuit le reporter indépendant.

Ana*, résidente de Brest, une ville proche de la frontière polonaise, en atteste. Dans le café où elle travaille, gants et masque font maintenant partie de son quotidien. « Ici, le nombre de clients a baissé des deux tiers. Pour l’instant, on n’a pas encore fermé nos portes, mais nos salaires ont baissé. »

Plusieurs de ses amis sont d’ailleurs tombés malades ces derniers jours, éprouvant des symptômes concomitants à la COVID-19. « J’en ai marre des mensonges du gouvernement. Notre économie risque de ne pas survivre à une telle vague d’emplois en suspens et de paiements d’aide sociale que provoquerait le confinement obligatoire, alors on fait comme si de rien n’était. Mais, nous, les travailleurs lambda, partageons le sentiment d’être pris pour des imbéciles. »

Certes, ces initiatives citoyennes sont encourageantes, estime Alexander Loban, alors que le télétravail, la distanciation sociale et l’installation de distributeurs de gel désinfectant s’immiscent en Biélorussie. Mais cela ne suffira pas à pallier l’inaction du gouvernement. « Ceux qui prennent des mesures de précaution sont en minorité, beaucoup comptent sur le fait qu’ils recevront des instructions. Le problème, c’est que les autorités ne leur en donnent pas », déplore-t-il.

Parade prévue

Or malgré la pandémie, pas question pour Loukachenko d’annuler la parade du Jour de la victoire, prévue à Minsk le 9 mai qui commémore la fin de la Seconde Guerre mondiale. De quoi dresser un parallèle troublant avec la tragédie de Tchernobyl pour Alexander Loban. En 1986, les autorités soviétiques avaient maintenu la parade du 1er mai quelques jours après l’explosion de la centrale nucléaire ayant irradié 23 % du territoire biélorusse.

Ceux qui prennent des mesures de précaution sont en minorité, beaucoup comptent sur le fait qu’ils recevront des instructions. Le problème, c’est que les autorités ne leur en donnent pas.

« À l’époque, j’étais étudiant et il n’y avait absolument pas d’information sur ce qui se passait, se souvient le médecin. Aujourd’hui, bien sûr, on a Internet, c’est donc plus difficile de cacher l’information, mais ils agissent de manière un peu plus rusée. »

Craint-il des représailles de la part des autorités ? La question se pose alors que Natalia Larionova, médecin à Vitebsk, a fait les frais de son indignation récemment. Après avoir lancé l’alerte sur les réseaux sociaux quant au danger du virus, deux jours plus tard, le 1er avril, elle était convoquée au bureau du procureur. « En faisant mes vidéos, je sens une certaine menace », admet Alexander Loban. « Mais dans dix ou quinze ans, je n’ai pas envie d’avoir honte de ne pas avoir dénoncé ce qui n’allait pas. »

De toute évidence, le régime a recours à l’intimidation pour instiller la peur de s’exprimer au sein du corps médical, estime le journaliste Franak Viačorka. « Mais de plus en plus de médecins délient leur langue et, à terme, ce pourrait devenir impossible à contrôler » pour le pouvoir. « Si cette solidarité perdure, une nouvelle sorte de mouvement pourrait émerger, susceptible de mettre fin au régime de Loukachenko. »

Un scénario que n’exclut pas Alexander Loban. « Cette crise pourrait entraîner sa chute si beaucoup de vies humaines étaient perdues. Sauf que je n’aimerais pas que ça soit à un prix si élevé. »

*Prénom fictif

Avec l’Agence France-Presse