À quoi sert l’Union européenne par rapport à la crise?

Selon l’ancien président de la Commission européenne Jacques Delors, l’Union européenne court, en ces temps de pandémie où la solidarité entre les pays a vite été oubliée, «un danger mortel».
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse Selon l’ancien président de la Commission européenne Jacques Delors, l’Union européenne court, en ces temps de pandémie où la solidarité entre les pays a vite été oubliée, «un danger mortel».

« Le microbe est de retour ! » L’image était peut-être déplacée en ces temps de pandémie, mais elle ne venait pas de n’importe qui. À 94 ans, Jacques Delors demeure le symbole d’un âge d’or de l’Union européenne (UE). Celle où l’avenir s’annonçait radieux et où tout semblait permis. Samedi dernier, l’ancien président de la Commission européenne (1985-1995) est sorti de sa réserve pour lancer une tragique mise en garde : « Le climat qui semble régner entre les chefs d’États et de gouvernements et le manque de solidarité européenne font courir un danger mortel à l’UE. »

Il faut dire que l’UE est rarement apparue aussi dépassée par les événements. « À quoi sert donc l’UE si elle ne montre pas, en ces temps de coronavirus, que les Européens serrent les rangs et luttent ensemble pour un avenir commun ? » se demandaient jeudi dans les pages de Die Zeit et du Monde douze personnalités allemandes, dont l’ancien ministre Joschka Fischer, le philosophe Jürgen Habermas et la cinéaste Margarethe von Trotta.

La cacophonie

Faut-il s’en étonner ? Dès les tout premiers signes de la crise, la première réaction des 27 fut de fermer les frontières nationales ou d’y installer des contrôles sanitaires. En quelques jours, l’espace Schengen avait disparu, comme l’autorisent d’ailleurs les traités en cas de crise. Des pays comme la République tchèque, la Slovaquie, l’Autriche, la Hongrie, le Danemark et même l’Allemagne et l’Italie n’hésitèrent pas à rétablir des contrôles. Peu s’en souviennent, mais la même chose s’était déjà produite lors de la crise de la vache folle. Quant à l’Union européenne, il aura fallu deux semaines pour qu’elle découvre qu’elle avait aussi des frontières, celles de l’espace Schengen, et qu’il serait peut-être sage de les contrôler.

À l’encontre de toutes les règles du marché unique, dès le 3 mars, la France et l’Allemagne interdisaient les exportations de masques et de réanimateurs, notamment vers l’Italie, qui en avait un urgent besoin. Dans une tribune publiée le 10 mars sur le site Politico, l’ambassadeur italien auprès de l’UE, Maurizio Massari, expliquait que « seule la Chine » avait répondu à son appel pour se procurer des masques. Au même moment, un avion chinois débarquait à l’aéroport de Rome des dizaines de milliers de masques ainsi que neuf médecins chinois. Le Venezuela, la Russie et même la petite Albanie (qui souhaite intégrer l’UE) ont aussi envoyé des secours.

Heureusement, dira-t-on, des patients italiens ont été transférés en Saxe et des patients français en Sarre. Mais cela n’a rien à voir avec Bruxelles et relève de la simple coopération bilatérale et entre hôpitaux. Plusieurs malades se sont d’ailleurs retrouvés en Suisse, qui ne fait pas partie de l’UE.

Pas de mutualisation des dettes

À Bruxelles, on soutient que ces cafouillages s’expliquent parce que la santé n’est pas de la responsabilité de l’Europe. Mais les choses vont-elles beaucoup mieux dans ses domaines de compétence ? La première intervention de la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, a immédiatement provoqué un effondrement des Bourses. Il faudra plusieurs jours pour convaincre enfin la BCE de relancer la machine à billets et de racheter 750 milliards d’actifs. Comme au moment de la crise de 2008.

Certes, le 20 mars, Bruxelles expliqua qu’elle suspendait la règle qui oblige les États à limiter leur déficit budgétaire à 3 %. Une règle pourtant déjà mal en point depuis qu’en novembre, Emmanuel Macron avait expliqué au magazine The Economist qu’elle était « d’un autre siècle ».

Le véritable affrontement concerne aujourd’hui la « mutualisation des dettes ». À ce propos, les pays membres sont à couteaux tirés. Le sommet européen tenu par visioconférence le 26 mars dernier a révélé une fois de plus la fracture profonde qui divise l’UE. Comme en 2008, la France et l’Italie proposent de créer des « eurobonds » ou des « coronabonds » afin de mutualiser les dettes. Une proposition à laquelle l’Allemagne, l’Autriche et les Pays-Bas ont évidemment opposé une fin de non-recevoir.

« On voit hélas ! une nouvelle fois se manifester le clivage historique entre les “cigales” et les “fourmis” », a déclaré au Figaro l’ancien premier ministre italien Francisco Letta. « Le virus n’a rien à voir avec le déficit ou la dette et [il] nous touche tous », dit-il.

« L’Europe peut disparaître »

En Allemagne, en Autriche et aux Pays-Bas, on se demande à juste titre pourquoi les pays riches devraient acquitter les dettes italienne, espagnole et française. Le vieux débat entre l’Europe fédérale et l’Europe des nations est de retour. Au lieu de créer un tel précédent, le premier ministre néerlandais, Mark Rutte, propose de créer un simple « fonds de solidarité » de 10 à 20 milliards d’euros auquel les Pays-Bas seraient prêts à contribuer généreusement.

Entre les deux, la France a proposé de créer « un fonds à durée de vie limité » qui pourrait mutualiser une partie des dettes pour un temps défini. « Inutile et trop long », répond Klaus Regling, directeur du Mécanisme européen de stabilité (MES) créé lors de la crise de 2008. Selon lui, les institutions existantes suffisent amplement pour répondre à la crise. Elles pourraient notamment accorder des « lignes de crédit » avantageuses aux pays qui en ont besoin. Il propose aussi de réduire la contribution des pays les plus touchés au budget de l’UE.

Comment imaginer une intégration à un stade jamais atteint, celui de la mutualisation des dettes, alors que les pays européens n’ont jamais autant divergé d’opinion sur pratiquement toutes les questions ? « Attention, danger : l’Europe peut disparaître », écrit le politologue Gilbert Casasus dans le quotidien suisse Le Temps. Selon lui, un éclatement de l’UE n’est pas impossible.

Un sondage ne nous apprend-il pas que 88 % des Italiens jugent que l’Europe ne les soutient pas et que 67 % sont d’avis que l’appartenance à l’UE est aujourd’hui un « désavantage » ? Il n’y a pas de doute, l’âge d’or de l’Union européenne que symbolisait Jacques Delors est bel et bien derrière nous.