L’instigatrice du #MeToo français condamnée pour diffamation

Sandra Muller, l’une des «briseuses de silence» désignées par le magazine «Time» comme «personnalités de l’année» 2017, a été condamnée par le tribunal de Paris à payer 15 000 euros (21 800 $) de dommages et intérêts.
Photo: Thibault Camus Associated Press Sandra Muller, l’une des «briseuses de silence» désignées par le magazine «Time» comme «personnalités de l’année» 2017, a été condamnée par le tribunal de Paris à payer 15 000 euros (21 800 $) de dommages et intérêts.

L’instigatrice du #MeToo français, qui avait lancé le mot-clic #BalanceTonPorc, emblématique de la vague de libération de la parole des femmes dénonçant agressions et harcèlements sexuels, a été condamnée mercredi pour avoir diffamé l’homme qu’elle accusait de harcèlement, une décision dont elle va faire appel.

Sandra Muller, l’une des « briseuses de silence » désignées par le magazine Time comme « personnalités de l’année » 2017, a été condamnée par le tribunal de Paris à payer 15 000 euros (21 800 $) de dommages et intérêts au plaignant, Éric Brion, au titre du préjudice moral.

La journaliste à la Lettre de l’audiovisuel a également été condamnée à lui verser 5000 euros (7200 $) au titre des frais de justice, à retirer le tweet litigieux et à publier des communiqués judiciaires sur son compte Twitter et dans deux organes de presse lorsque la décision sera définitive.

Le tribunal a souligné que la question des « violences sous toutes leurs formes infligées aux femmes par des hommes constitue à l’évidence un sujet d’intérêt général ».

La justice a décidé de me punir. On va se battre, pour que la justice ouvre les yeux.

Pour autant, les juges ont estimé qu’en accusant Éric Brion de l’avoir harcelée sexuellement, Sandra Muller avait tenu des propos diffamatoires — le délit de harcèlement étant constitué par « une répétition ou une pression grave » — et qu’elle ne pouvait bénéficier de l’excuse de « bonne foi », n’ayant apporté ni « base factuelle suffisante » ni preuve de la vérité de ses accusations.

Éric Brion « accueille la décision avec une certaine forme de soulagement. Il a toujours répété qu’il n’a jamais harcelé Sandra Muller », a déclaré son avocat, Nicolas Bénoit.

« La justice a décidé de me punir. On va se battre, pour que la justice ouvre les yeux », a déclaré Sandra Muller, combative devant un grand nombre de journalistes au cabinet de son avocat, Francis Szpiner.

« Sur le mouvement de libération, c’est gagné. Le hashtag #BalanceTonPorc a mis le doigt sur des problématiques sociétales », a-t-elle souligné. « Cette décision n’enlève rien au fait que la parole des femmes s’est libérée. »

Dénonçant une décision « hors du temps », Me Szpiner a indiqué qu’ils allaient faire appel, tout en ajoutant que Sandra Muller allait retirer le tweet litigieux pour montrer sa bonne foi.

Le 13 octobre 2017, Sandra Muller écrivait sur Twitter le message suivant : « #balancetonporc !! toi aussi raconte en donnant le nom et les détails un harcèlent (sic) sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends. »

Message suivi quatre heures plus tard par un second tweet : « “Tu as des gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit.” Éric Brion ex-patron de Equidia #balancetonporc ».

Ces propos, retweetés plus de 2500 fois, avaient été tenus lors d’une soirée cannoise en 2012, en marge du Marché international des programmes de télévision où ils se trouvaient tous deux pour le travail.

La parole de milliers de femmes dénonçant harcèlement ou agressions sexuelles s’était libérée sous ce mot-clic #BalanceTonPorc, rapidement devenu viral, et sous son équivalent en anglais, #MeToo (#MoiAussi), lancé par l’actrice américaine Alyssa Milano. M. Brion, consultant et ancien directeur général de la chaîne de télévision Equidia, avait attaqué Sandra Muller en diffamation.

Sandra Muller « a manqué de prudence dans son tweet, notamment en employant des termes virulents tels que “porc” pour qualifier le demandeur, l’assimilant dans ce contexte à Harvey Weinstein, et “balance”, […] l’exposant ainsi à la réprobation sociale ; elle a dépassé les limites admissibles de la liberté d’expression, ses propos dégénérant en attaque personnelle », a estimé le tribunal français.

Les juges ont souligné « le retentissement exceptionnel mondial qu’ont eu ces deux tweets » et leurs conséquences pour Éric Brion : « isolement social » et lourde dépression.

« Ce n’est pas un signal positif que la justice envoie. On leur dit, Mesdames, retournez sept fois votre langue dans votre bouche avant de tweeter, sinon vous serez asphyxiées financièrement », a de son côté critiqué l’avocat de Sandra Muller.