Emmanuel Macron relance le débat sur l’immigration

Emmanuel Macron a lancé une petite bombe en proposant de rouvrir le débat sur l’immigration.
Photo: Philippe Wojazer Pool Agence France-Presse Emmanuel Macron a lancé une petite bombe en proposant de rouvrir le débat sur l’immigration.

La rentrée suivait son cours. Ragaillardie par une éclaircie dans les sondages après la crise des gilets jaunes, la majorité semblait naviguer sans trop d’écueils malgré les dossiers difficiles de la réforme des retraites et de l’ouverture de la procréation médicale assistée (PMA). C’est là que le président français a pris tout le monde par surprise.

Devant les parlementaires de la majorité réunis lundi dans les jardins du ministère des Relations avec le Parlement, Emmanuel Macron a lancé une petite bombe en proposant de rouvrir le débat sur l’immigration. Et pas de n’importe quelle manière. Rappelant que « les flux d’entrées n’ont jamais été aussi bas en Europe et les demandes d’asile, jamais aussi hautes en France », le président n’hésite pas à égratigner la gauche qui, dit-il, « n’a pas voulu regarder ce problème pendant des décennies. Les classes populaires ont donc migré vers l’extrême droite », dit-il.

Et le président d’ajouter : « Les bourgeois n’ont pas de problème avec l’immigration : ils ne la croisent pas. Les classes populaires vivent avec [elle]. »

Quelle mouche a donc piqué Emmanuel Macron pour qu’il ressorte soudain un débat qui taraude la France depuis au moins quarante ans ? Et cela, un an à peine après l’adoption de la loi asile et immigration portée par l’ancien ministre de l’Intérieur Gérard Collomb.

Depuis quelques jours, ces déclarations ont semé un certain désarroi dans la majorité. Si certains y ont vu une simple tactique électorale ou de diversion, à gauche on n’hésite pas à parler de « capitulation politique » (l’écologiste Yannick Jadot). Sans plus de nuances, L’Humanité titre : « Emmanuel Macron prend le relais de Marine Le Pen ». Mais la bronca est surtout venue des rangs mêmes de la majorité. La députée Sonia Krimi n’hésite pas à s’insurger contre un débat qui « ne doit pas servir de marchepied à ceux […] qui cherchent à cristalliser les haines sur tous les citoyens de confession musulmane ».

Sarkozy en coulisses

Les élus de la majorité savaient pourtant que le président avait déjà songé à soulever la question lors du Grand Débat destiné à calmer la révolte des gilets jaunes. Il avait alors dû reculer devant les protestations de la gauche de son parti. À Paris, c’est aussi un secret de Polichinelle que Nicolas Sarkozy a l’oreille du président et que les deux hommes se rencontrent régulièrement.

Or, Sarkozy a toujours dénoncé « l’immigration subie », même si la demi-douzaine de lois qu’il a fait voter sur le sujet n’a pas fait baisser d’un poil les entrées de migrants en France. On comprend donc pourquoi le sénateur républicain (LR) Bruno Retailleau affirmait que « la politique, ce ne sont pas des mots, des symboles, ce sont des actes, des résultats ».

De son côté, la présidente du Ralliement national, Marine Le Pen, a eu beau jeu d’affirmer qu’en matière d’immigration, les mots ne sont jamais suivis de résultats et de réclamer aussitôt un référendum sur le sujet.

Les bourgeois n’ont pas de problème avec l’immigration : ils ne la croisent pas. Les classes populaires vivent avec [elle]

Il faut dire que l’an dernier, alors que le nombre de demandeurs d’asile était en baisse partout en Europe, plus de 122 000 personnes ont demandé d’asile en France. Un record de tous les temps. Au début de l’année, ces chiffres étaient à nouveau en hausse de 7 %. Plus surprenant encore, à l’exception de l’Afghanistan, ces demandes viennent de pays qui ne sont pas en guerre, comme l’Albanie, la Géorgie, la Guinée et la Côte d’Ivoire.

Comme seulement 36 % de ces demandeurs d’asile obtiennent satisfaction, cela veut dire que les autres vont grossir le bassin des immigrants illégaux, la France n’ayant toujours pas trouvé le moyen de renvoyer les déboutés du droit d’asile dans leur pays. On soupçonne d’ailleurs l’existence de véritables filières. Certaines feraient notamment venir en France des migrants pour se faire soigner.

« En prétendant être humaniste, on est parfois trop laxiste », dit Emmanuel Macron, qui évoque un droit d’asile « détourné de sa finalité ». Le président ne le dit pas, mais il a notamment en tête l’Aide médicale d’État qui permet à tout résident sur le sol français de bénéficier indéfiniment de soins médicaux même s’il n’a jamais cotisé à l’assurance maladie. Cette aide, qui coûte environ un milliard d’euros, bénéficie aujourd’hui à 300 000 immigrants illégaux.

Politiques moins populaires

À la différence de la France, en Allemagne, les migrants ne jouissent d’une aide médicale que durant les quinze premiers mois de leur séjour. On estime que la France consacre plus de 2 milliards d’euros aux seuls migrants réguliers. Une somme en progression constante.

Ces politiques généreuses sont pourtant de moins en moins populaires.

L’an dernier, une enquête de l’IFOP révélait que 66 % des Français trouvaient que « les étrangers ne font pas assez d’efforts pour s’intégrer ». Parmi eux, 60 % jugeaient que l’accueil d’étrangers n’était plus possible du fait des différences de valeurs et des problèmes de cohabitation. Pour les répondants, l’immigration aurait notamment un impact négatif sur la laïcité (61 %), l’égalité hommes-femmes (49 %) et le respect des homosexuels et des juifs (41 %).

« Insécurité culturelle »

« Comment accueillir sans attirer ? » telle semble être l’équation que souhaite poser Emmanuel Macron, mais qu’aucun de ses prédécesseurs n’a su résoudre jusqu’à maintenant.

À gauche, Laurent Bouvet est un des rares à s’être réjouis du virage d’Emmanuel Macron. Le politologue a notamment développé la notion d’« insécurité culturelle » afin d’expliquer le malaise identitaire que connaît le pays depuis des années.

« C’est la première fois, écrit-il dans Le Figaro, qu’un président de la République tient un discours réaliste, au sens propre du terme, sur le sujet. C’est-à-dire un discours qui se détache de l’alternative dans laquelle nous sommes enfermés depuis des décennies : l’immigration serait soit une chance pour la France, soit une menace pour le pays, une invasion, un “grand remplacement”. Il me semble que pour la première fois, à ce niveau, l’immigration est considérée comme un fait social et géopolitique qui doit être traité politiquement, c’est-à-dire en prenant en compte, ensemble, les données objectives et les enjeux de société. »

Bouvet ne nie pas pour autant les motivations tactiques du président. Au-delà des enjeux réels de l’immigration, pour la plupart des observateurs, il ne fait pas de doute que ce dernier est déjà en campagne pour sa réélection et qu’il veut faire de Marine Le Pen son adversaire en 2022. Cela ne lui avait pas trop mal réussi en 2017.