Mission de sauvetage pour la dernière forêt vierge d’Europe

Fin mai, l’organisme des Forêts d’État de Pologne a annoncé vouloir mettre en œuvre des «actions préventives» dans la forêt Bialowieza «en raison du risque d’incendie très élevé». En clair: on pourrait donc bientôt compter le retrait de plus de 800 000 arbres morts dans la zone végétale de 150 000 hectares, même si l’Union européenne a ordonné la fin des coupes en 2017.
Photo: Hélène BIenvenu Fin mai, l’organisme des Forêts d’État de Pologne a annoncé vouloir mettre en œuvre des «actions préventives» dans la forêt Bialowieza «en raison du risque d’incendie très élevé». En clair: on pourrait donc bientôt compter le retrait de plus de 800 000 arbres morts dans la zone végétale de 150 000 hectares, même si l’Union européenne a ordonné la fin des coupes en 2017.

En Pologne, scientifiques et écologistes ont uni leurs voix ces dernières années afin de stopper l’abattage des arbres de Białowieża, dernière forêt primaire d’Europe. Cependant, début juin, la menace a refait surface : un plan de coupes forestières ravive les craintes des défenseurs de ces 150 000 hectares de végétation, où vivent encore quelque 600 bisons sauvages.

Adam Bohdan s’engouffre dans un sentier discret de la forêt, où s’élèvent de majestueux épicéas, les plus vieux d’Europe. Accompagné d’une bande d’amoureux de la nature, il se lance, en quelque sorte, dans une mission de sauvetage. À l’orée des bois, le petit commando a stationné la camionnette devant un écriteau : « Interdit d’accès, danger ».

« C’est un prétexte pour nous empêcher de passer par ici et de perturber leurs activités forestières », affirme Adam, sac sur les épaules et GPS en main. « Ils prétendent que les arbres par ici peuvent tomber sur les gens, c’est n’importe quoi. » Ce n’est pas la première fois que ce biologiste de 43 ans se la joue rebelle. Surtout lorsqu’il s’agit de protéger de l’abattage Białowieża, la dernière forêt vierge d’Europe.

Photo: Hélène BIenvenu Le biologiste et militant écologiste Adam Bohdan est un ardent défenseur de Bialowieza.

À cheval entre la Pologne et la Biélorussie, ces 150 000 hectares de végétation abritent plus de 250 espèces d’oiseaux, 59 espèces de mammifères et quelque 600 bisons sauvages. « Białowieża constitue un écosystème dynamique et unique, explique Adam. C’est un laboratoire, où l’on peut étudier le comportement d’une forêt sauvage sans l’impact des activités humaines. »

Dans la zone délimitée du parc national polonais, la faune et la flore règnent en maîtres depuis plus de 10 000 ans. C’est notamment la mainmise des rois chasseurs sur ces vastes espaces de végétation, durant une bonne partie du dernier millénaire, qui a permis à Białowieża de rester intacte.

« On voit les cicatrices »

Le petit groupe bifurque soudain : on plonge dans la végétation, en marchant sur ce tapis de mousse multiforme. Quelques arbres morts jonchent le sol, çà et là. Plus loin, Białowieża change de visage. De grandes traînées marquent le passage de machineries lourdes. Le couvert forestier est troué à plusieurs endroits. « On peut encore voir les cicatrices de ce qu’il s’est passé ici », se désole Adam, assis sur le tronc d’un chêne tronçonné par les exploitants forestiers. « Ces coupes, dans une zone sous protection de l’UNESCO, sont illégales. »

Des arbres centenaires ont été coupés, parfois avec des nids à l’intérieur, même s’ils étaient censés être protégés selon la loi polonaise

C’est dans ce secteur, entre autres, que s’est joué un combat de taille pour la sauvegarde de la forêt, en 2017. Des coupes forestières y avaient été autorisées par le gouvernement conservateur du Parti droit et Justice (PiS). Sous prétexte de contrer l’invasion d’un insecte xylophage, le scolyte, l’abattage de 180 000 m3 d’arbres sur dix ans était alors prévu.

« Cet insecte fait partie de la forêt ! » s’indigne encore Adam, rappelant que la présence du parasite n’est pas nouvelle dans les cycles de l’écosystème. En 2017, il était allé jusqu’à s’imposer contre les véhicules des forestiers. « Ces grosses machines pouvaient abattre jusqu’à 300 arbres par jour », se rappelle-t-il.

Katarzyna Guzek, de Greenpeace Pologne, en garde elle aussi un mauvais souvenir. « C’était horrible. Des arbres pluricentenaires ont été coupés, parfois avec des nids à l’intérieur, même s’ils étaient censés être protégés selon la loi polonaise. Plusieurs espèces animales ont été affectées, déplacées, expulsées de leur habitat naturel. »

Or, après plusieurs mois de tensions, les défenseurs de la forêt ont eu gain de cause. « C’est la pression de la société civile qui a forcé le gouvernement à arrêter les travaux », soutient Katarzyna Guzek. Faisant planer la menace d’une sanction financière s’élevant à plus de 100 000 euros par jour en cas de non-respect de la directive, la Commission européenne a fait reculer Varsovie, fin 2017.

Une autre menace ?

Retour dans la forêt, aux côtés d’Adam et de ses complices. Un drone s’élève dans la clairière. Concentré sur les manettes, Alexander Janas explique que les images ainsi captées seront envoyées à la Commission européenne et à l’ONU afin de sonner l’alarme.

« C’est la seule façon de stopper l’exploitation de la biodiversité et de lutter, par extension, contre les changements climatiques », détaille ce militant de 37 ans, qui espère éviter, à nouveau, la mise en oeuvre d’un plan d’exploitation dans Białowieża. « Nous voulons montrer que la forêt peut se régénérer par elle-même », renchérit son collègue Adam, scrutant l’écorce d’une épinette.

Après l’insecte, les incendies de forêt : fin mai, les autorités des Forêts d’État de Pologne, un organisme gouvernemental, ont annoncé vouloir mettre en oeuvre des « actions préventives » dans la forêt « en raison du risque d’incendie très élevé », écrit la direction régionale dans un communiqué. En clair : on pourrait bientôt déplorer le retrait de plus de 800 000 arbres morts, même si l’Union européenne a ordonné la fin des coupes.

Un argument qui est loin de convaincre le camp des écologistes. « Ils ont besoin d’excuses pour couper », affirme le biologiste Tomasz Wesolowski.

Enraciné dans le village de Białowieża depuis maintenant plus de 40 ans, ce professeur de l’Université de Wroclaw déplore le fait que les autorités veulent « transformer cette forêt naturelle en un lieu d’exploitation », en plus d’entretenir une certaine connivence avec le gouvernement du PiS (parti d’idéologie conservatrice et eurosceptique). « Ils détruisent la forêt et font d’énormes déficits. Au lieu de considérer cette nature comme un bien patrimonial, ce parti nationaliste fait tout le contraire. Cela dépasse l’entendement. »

Deux visions de la forêt

En plus̀ d’incarner le bras de fer entre l’exécutif européen et Varsovie — le gouvernement polonais étant par ailleurs accusé par Bruxelles de porter atteinte à l’État de droit —, l’enjeu autour de Białowieża a pris une dimension locale. À Teremiski, aux portes de Białowieża, deux visions de la forêt s’affrontent. Impossible de manquer cette banderole à l’entrée de la bourgade : « Pseudo-écologistes, enlevez vos sales mains de la forêt. »

Ce fossé, Magdalena Siemaszko ne le nie pas. Installée depuis 2017 dans un chalet du village, devenu refuge d’une dizaine de militants, cette anthropologue déplore toutefois les « manipulations » des gestionnaires forestiers sur les résidents du coin. « Ils croient qu’ils ont la légitimité de décider de tout et ont une vision économique de la forêt. On nous accuse d’être des envahisseurs, de venir de la ville et de ne pas comprendre les gens d’ici, mais nous voulons au contraire nous allier à eux. »

Dans la maison d’à côté, Basia, 28 ans, tient un tout autre discours. « Les habitants ne seront jamais d’accord pour élargir le parc national et nous enfermer dans une réserve », comme le réclament les militants opposés aux coupes, prétend-elle. « Les écologistes n’ont pas à dire aux forestiers comment aménager la forêt. On voit plus d’arbres morts aujourd’hui, cet insecte pose un vrai risque pour la forêt. C’était ridicule de les voir s’enchaîner aux arbres, il y a deux ans. »

Adam Wajrak, voisin de Basia et journaliste pour le quotidien libéral Gazetą Wyborczą, préfère tempérer. « En Pologne, une conscience environnementale est en train de s’éveiller. Les gens comprennent de plus en plus qu’avec les changements climatiques, il est crucial de protéger la nature. » Et une forêt comme Białowieża.