Un ambassadeur sacrifié sur l’autel d’une guerre de pouvoir

L’ambassadeur du Royaume-Uni aux États-Unis Kim Darroch a dû démissionner mercredi après que des câbles diplomatiques confidentielsau sujet du gouvernement Trump eurent fuité dans les médias.
Photo: Paul Morigi Getty Images / AFP L’ambassadeur du Royaume-Uni aux États-Unis Kim Darroch a dû démissionner mercredi après que des câbles diplomatiques confidentielsau sujet du gouvernement Trump eurent fuité dans les médias.

La fuite était lourdement intéressée. Entre une course à la chefferie du parti conservateur et l’interminable saga du Brexit, la crise de l’ambassadeur britannique à Washington cette semaine aura été un épisode de plus dans les attaques sournoises qui rythment la fin de campagne entre les deux derniers aspirants au poste de premier ministre en Grande-Bretagne, Jeremy Hunt, ministre des Affaires étrangères, et Boris Johnson, figure forte du mouvement prônant un divorce radical du pays avec l’Union européenne.

Des coups bas alimentés par une culture politique singulière au sein de la formation politique de Theresa May et qui risquent de compliquer le travail du prochain premier ministre, une fois le choix des 160 000 membres du parti fait à la fin du mois.

« Ce genre de campagne de dénigrement peut avoir des effets désastreux par la suite sur le travail entre ces candidats au sein d’un cabinet gouvernemental, résume en entrevue au Devoir le sociologue Thomas Roulet, professeur à l’Université de Cambridge, en Angleterre. Comment construire la confiance nécessaire à une collaboration efficace par la suite quand les candidats se sont attaqués » en se mettant dans l’embarras plutôt qu’en débattant de leurs idées ? demande-t-il.

Rappel des faits. Dimanche, le chef de la diplomatie britannique, Jeremy Hunt, a dû faire face à la colère américaine après la publication, par le Mail on Sunday, d’une série de câbles diplomatiques, frappés du sceau de la confidentialité et dans lesquels l’ambassadeur britannique en poste aux États-Unis depuis 2016, Kim Darroch, porte un jugement sans concession sur le gouvernement Trump. Il la qualifie en substance de « dysfonctionnelle », d’« imprévisible », de « maladroite » et d’« inepte ».

L’affaire des câbles diplomatiques a donné du carburant à la bête Donald Trump, qui s’est fendue de plusieurs tweets pour insulter l’ambassadeur, mais également pour critiquer vertement le fiasco du Brexit, qu’il attribue au mauvais travail de Theresa May et au fait qu’elle n’a pas écouté ses conseils.

La fuite est intervenue près de deux semaines après que Boris Johnson se fut retrouvé sur le gril à la suite de la publication par The Guardian d’un témoignage d’un de ses voisins à Londres racontant une altercation bruyante entre le candidat et sa conjointe, Carrie Symonds. La chose a nécessité l’intervention de la police au domicile du politicien. Jeremy Hunt en avait alors profité pour mettre en relief le caractère instable et colérique de son opposantet exprimer des doutes sur ses aptitudes à diriger un pays.

Comment construire la confiance nécessaire à une collaboration efficace par la suite quand les candidats se sont attaqués ?

Une enquête a été ouverte par les services diplomatiques pour trouver l’origine de cette mise au jour embarrassanted’un contenu diplomatique dont la confidentialité nécessaire pour la bonne marche du monde est assurée depuis 1962 par la Convention de Vienne. Jeudi, le scénario de la fuite interne, plutôt qu’un piratage des données du service diplomatique par une force extérieure, était toujours le plus sérieusement envisagé, avec des soupçons forts qui se sont concentrés toute la semaine sur l’entourage de Boris Johnson et sur le camp des pro-Brexit, qui juge que Kim Darroch n’a jamais été un diplomate rallié à leur cause.

La démission de l’ambassadeur mercredi a d’ailleurs été applaudie de manière ostentatoire par Nigel Farage, figure de l’extrémisme anti-européen, que Donald Trump aimerait bien voir nommé au poste d’ambassadeur britannique à Washington. En 2016, au lendemain de son élection, le nouvel occupant de la Maison-Blanche avait jugé qu’il ferait un « travail exceptionnel » avec ce ténor du Brexit si ce dernier devait un jour être nommé représentant diplomatique de Londres aux États-Unis.

Le pouvoir et rien d’autre

Pour Alexander Macloed, professeur de science politique à l’UQAM et fin observateur de la scène politique anglaise, ces « petites histoires » de coups bas font partie du décor depuis des années dans la politique en général, et au sein du Parti conservateur britannique en particulier, un « parti habité avant tout par la quête du pouvoir, plus qu’autre chose », dit-il. « C’est un parti qui se considère comme le parti naturel du pouvoir, un peu comme le Parti libéral du Canada. Et ces luttes internes ne sont pas nouvelles » et restent toujours aussi spectaculaires.

« Les conservateurs anglais, pour leurs frasques et leurs affirmations parfois caricaturales, sont uniques en leur genre, ajoute Thomas Roulet. Ils rendent ces attaques ad hominem possibles, détournant ainsi au passage le débat politique vers un débat autour des personnalités des candidats qui peut finir par devenir extrêmement dangereux puisqu’il fait oublier au public les vraies questions de société et les problèmes épineux qui nous attendent. »

Photo: Tolga Akmen Agence France-Presse Aspirant au poste de premier ministre de la Grande-Bretagne, Boris Johnson

Les atermoiements qui ont rythmé l’échec du Brexit, initialement programmé en mars dernier et reporté désormais au 31 octobre prochain dans la même incertitude, seraient en partie explicables par cette culture du coup bas qui a aussi accompagné l’ascension de Theresa May en 2016 au poste de première ministre. À l’époque, Michael Gove a barré la route à Boris Johnson, qu’il appuyait pourtant au départ, facilitant la victoire de Mme May qui, elle, n’était alors pas très emballée par l’idée d’une séparation du Royaume-Uni d’avec l’UE. Un courriel privé envoyé par la femme de M. Gove, chroniqueuse politique, évoquant l’impossibilité de faire confiance à Johnson avait été à l’origine de ce coup de théâtre.

Par ailleurs, la fin de règne de David Cameron avait également été marquée par une histoire sordide mise au jour à dessein dans les journaux en 2015 pour porter atteinte à sa crédibilité. Une biographie non autorisée l’accusait en effet d’outrage à un cadavre de porc à l’époque où il était étudiant à Oxford, au milieu des années 1980. Aucune preuve de cet événement, baptisé le « Piggate », nié avec indignation par le bureau de M. Cameron et tenant sur une affirmation non vérifiée, n’a été apportée par la suite dans les médias. Hasard ou coïncidence, le scandale est né sous la plume de la journaliste Isabel Oakeshott, une proche de Nigel Farage et des grands argentiers du Parti conservateur, également celle par qui l’entrée des câbles diplomatiques dans la sphère publique est passée.

Photo: Tolga Akmen Agence France-Presse Deuxième aspirant au poste de premier ministre de la Grande-Bretagne, Jeremy Hunt

Rien n’indique toutefois que Boris Johnson pourrait tirer profit de cette fuite, qui vient d’affaiblir le Royaume-Uni dans son rapport de force avec les États-Unis dans le contexte où un accord commercial complexe va devoir être négocié entre ces deux pays après le Brexit. Jeudi, les députés britanniques, que le prochain premier ministre va devoir convaincre d’appuyer ce processus de sortie de l’UE, ont fortement critiqué la gestion de la crise par M. Johnson et son manque d’appui à l’ambassadeur.

« C’est le plus ignoble geste de lâcheté que j’aie vu chez un candidat à une fonction publique, et particulièrement chez l’un qui aspire à être premier ministre, a indiqué la porte-parole de l’opposition travailliste en matière d’affaires étrangères, Liz McInnes, en chambre jeudi. C’est le pire signal envoyé à notre service diplomatique et il devrait inquiéter l’ensemble du pays, car si nous pensions que la première ministre actuelle a été faible face à Donald Trump, le pire reste à venir. »