Malaise dans la démocratie à l'heure des populismes

«[Viktor] Orbán a un discours tout à fait articulé, affirme Chantal Delsol. Il sait très bien où il va. On ne peut pas se contenter de le traiter de crétin. Il faut en discuter.»
Photo: Julian Warnand Pool / Agence France-Presse «[Viktor] Orbán a un discours tout à fait articulé, affirme Chantal Delsol. Il sait très bien où il va. On ne peut pas se contenter de le traiter de crétin. Il faut en discuter.»

L’an dernier, les politologues américains Yascha Mounk et Roberto Stefan Foa jetèrent un froid. À la suite d’une vaste enquête internationale, ils nous révélaient que seulement 30 % des Américains et 40 % des Européens nés dans les années 1980 jugeaient essentiel de vivre en démocratie. Ils soutenaient même, chiffres à l’appui, que cette désillusion démocratique était particulièrement forte parmi la jeunesse instruite.

C’est pour y voir plus clair dans ce malaise démocratique que la philosophe Chantal Delsol publie ces jours-ci avec con collègue Giulio De Ligio La démocratie dans l’adversité (Cerf). À l’heure des populismes, des démocraties dites « illibérales » et de la révolte des gilets jaunes, elle a réuni plus de 80 intellectuels du monde entier afin de s’interroger sur l’état d’un régime dont personne ne doutait, au lendemain de la chute du mur de Berlin, qu’il triompherait partout. Parmi eux, on trouve des auteurs aussi différents que le Canadien Daniel A. Bell, admirateur du système méritocratique chinois, et le Québécois Mathieu Bock-Côté, qui voit dans le populisme une tentative de recentrer la démocratie « autour du principe oublié de la souveraineté populaire ».

Après la chute du communisme, dit la philosophe, « on a remplacé les lendemains qui chantent par la démocratie. Comme pour le communisme, on pensait qu’il y avait une fin de l’histoire. Or, rien n’est éternel. Il n’y a donc ni fin de l’histoire, ni paradis terrestre, ni lendemains qui chantent. Il n’y a qu’une vie humaine tragique. Et il est donc normal de croire que la démocratie peut disparaître. De là à le souhaiter, c’est autre chose… »

Dans les années 30, rappelle la philosophe, on a pensé qu’une « bonne dictature » valait mieux qu’une mauvaise démocratie. Heureusement, on n’en est plus là. « On s’est vite rendu compte qu’une mauvaise démocratie valait toujours mieux que n’importe quelle dictature, comme disait Churchill. Notre situation est donc radicalement différente de celle des années 30. » Ce qui n’empêche pas certains de souhaiter des démocraties moins libérales ou une forme de « gouvernance » favorisant ce que d’autres appellent un « gouvernement des experts ».

« C’est un peu ce que représente la technocratie européenne, avoue Chantal Delsol. Cette technocratie n’est qu’une autre forme d’autoritarisme. L’Europe institutionnelle, où il n’y a pas d’élus, ne parle d’ailleurs jamais de lois, mais de directives. Or, qu’est-ce qu’une directive sinon une manifestation d’autoritarisme ? »

Des élites hors sol

Selon la philosophe, la montée des populismes s’explique en bonne partie par la révolte des peuples contre cet autoritarisme. Le populisme reposerait en effet sur « une critique de ces gouvernements qui sont sortis de l’enracinement des peuples, qui ne veulent plus entendre parler d’identité et prônent l’indifférenciation. Or, les peuples demeurent enracinés quelque part et veulent conserver leur identité, dit Chantal Delsol. Peut-être ont-ils parfois tort et parfois raison, mais c’est ce qu’ils veulent. Pour eux, les élites sont trop détachées de la réalité des choses. »

Bien sûr, les élites sont toujours portées à s’éloigner du peuple. Mais cette tendance s’est accélérée avec la mondialisation, selon la philosophe, qui n’hésite pas à comparer nos élites mondialisées à celles du siècle de Louis XIV, qui délaissaient leur terroir pour Versailles. « Maintenant, au lieu d’aller à la cour, elles sont cosmopolites, vivent dans tous les pays et parlent plusieurs langues. À l’époque, cela avait provoqué la Révolution française. Aujourd’hui, le populisme exprime la même révolte de ceux qui, eux, demeurent enracinés quelque part. »

Parmi les conséquences de ce fossé grandissant, on assiste à un étonnant retour de la lutte des classes, affirme la philosophe. Or, la lutte des classes, dit-elle, est sinistre. « Les luttes idéologiques opposent des idées entre elles, indépendamment de ce que nous sommes. La lutte des classes vise ce que nous sommes. Selon votre visage, la façon dont vous vous exprimez, votre allure, vous serez automatiquement associé à une certaine classe. »

Chantal Delsol en veut pour preuve la façon méprisante dont certains dirigeants traitent les électeurs des milieux populaires. Pensons à Hillary Clinton, qui qualifiait les électeurs de Trump de « groupe de gens déplorables ». Ou à Emmanuel Macron, qui a affirmé le 28 septembre 2018 : « Montrez-moi une femme, parfaitement éduquée, qui décide d’avoir sept, huit, neuf enfants. »

La philosophe s’est sentie directement visée, puisqu’elle a elle-même… six enfants ! Sans nécessairement épouser les thèses de Viktor Orbán, Chantal Delsol constate que, dès qu’on parle de lui dans une salle, tout le monde se met à hurler. L’ambassadeur de Hongrie lui a récemment confié que de nombreuses personnes refusaient de lui serrer la main.

La nécessité des limites

Pourtant, dit-elle, « on peut être “illibéral”, simplement parce qu’on pense qu’il faudrait imposer certaines limites aux démocraties libérales. Des limites à l’économie mondialisée, par exemple, ou à la circulation des personnes. Contrairement aux dirigeants polonais, Orbán a un discours tout à fait articulé. Il sait très bien où il va. On ne peut pas se contenter de le traiter de crétin. Il faut en discuter. »

On touche ici au fondement même de l’idée de démocratie. Car, dit Chantal Delsol, en démocratie, il n’y a pas d’ennemis, mais seulement des adversaires. « La démocratie est un débat entre gens qui pensent différemment, certes, mais qui discutent. En démocratie, rien n’est sûr, c’est le royaume du doute. Dès lors qu’il s’agit de se mettre tous ensemble pour combattre un ennemi, on n’est plus en démocratie, mais en guerre ! »

Le bon fonctionnement de la démocratie imposerait donc, dit-elle, que l’on revienne à cette vieille idée aristotélicienne selon laquelle toute activité humaine doit avoir une limite. « En philosophie politique, nous avons l’habitude de dire que ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. Mais cet affrontement permanent des libertés individuelles est une jungle. Car tout a une limite. Nous avons une limite en tant qu’homme. Notre puissance a des limites, de même que l’immigration et les droits de chaque groupe particulier. Il n’y a pas d’identité sans limites. On peut certes discuter de là où il faut mettre le curseur, mais il faut une limite. Malheureusement, notre époque veut toujours aller plus loin. Nous sommes les élèves de Prométhée, de Faust… mais aussi de Frankenstein ! »

La démocratie dans l'adversité

Chantal Delsol, Éditions du Cerf, Paris, 2019, 1040 pages