Portraits croisés d'un réfugié malien et d'un élu anti-immigration

Un café de Munich vient en aide aux réfugiés.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Un café de Munich vient en aide aux réfugiés.

Le portrait sous plusieurs angles de Munich, troisième métropole d’Allemagne après Berlin et Hambourg, se poursuit, maintenant en examinant le rapport de la ville et du pays aux migrants alors qu’un élu local pro-immigration vient d’être assassiné.

Il s’appelle Togo et il vient du Mali. Il esquisse un sourire en se présentant. « Togo, comme le pays, du Mali, comme le pays », dit-il, une casquette vissée sur la tête, les écouteurs au cou. Il arrête la musique et s’explique.

Il s’appelle Togo Abdala, né en 1994 à Mopti, au centre du pays africain, maintenant réfugié à Munich, en Allemagne. La rencontre fortuite a eu lieu il y a quelques heures, mardi après-midi, devant le centre pour réfugiés dans Hoffmannstrasse, rue du quartier ouest de Munich où il habite avec quelque 500 autres migrants.

Les gardiens des lieux clôturés ont poliment refusé l’accès à l’immeuble un peu déglingué, près du grand complexe consulaire fortifié de la République populaire de Chine. Togo a été croisé alors qu’il enfourchait sa bicyclette et saluait un ami en français.

Il est Dogon. Dans sa région natale, les relations sont devenues très violentes avec les Peuls, avec en toile de fond la montée de l’hydre terroriste qui enserre la bande sahélo-saharienne. L’ONU a recensé 58 attaques qui ont fait plus de 500 morts en 2018. Environ 160 villageois peuls ont encore été massacrés en mars.

Togo Abdala est d’abord passé par la Libye en laissant sa mère à Mopti. « Les Arabes sont souvent méchants, dit-il. Ils vous font travailler sans vous payer. C’est comme devenir esclave. Et là-bas, c’est la guerre, comme au Mali. »

Il a pris la Méditerranée avec des compagnons sur un radeau de fortune. Un hélicoptère a croisé l’équipée de la dernière chance après moins de 24 heures de dérive. Togo Abdala a passé par la Sicile avant d’arriver en Allemagne à la Noël, le 25 décembre 2015. « J’avais le choix entre la mort ou la vie », dit-il.

Et comment va la vie ici ? « Ici, la loi dit qu’il faut bien traiter les gens, même les étrangers », répond-il en choisissant délicatement ses mots, conscient qu’il pédale un peu dans la choucroute. « Il y a parfois comme du racisme. Il faut supporter des choses, beaucoup de choses. On ne peut pas tout réclamer non plus. »

Il apprend l’allemand (« c’est difficile »), il n’a pas encore de travail et il a commencé une formation pour un job en construction. Il ne sait pas s’il va retourner dans son pays. Il voudrait quand même que l’intégration fonctionne. « J’y pense et je me dis que je suis où je suis. Je me dis que j’ai quitté la guerre et que je ne vais pas y retourner. Si Dieu le veut, je vais m’en sortir. »

Une terre d'accueil

L’Allemagne a reçu environ un million de réfugiés semblables en 2015 et encore 185 853 demandes en 2018. Leur réception continue de diviser le pays.

Un immense mouvement de solidarité a suivi la décision de la chancelière Angela Merkel d’accueillir les victimes des guerres ou des désastreuses conditions économiques en Syrie, en Irak ou en Afrique. Wir schaffen das (« nous y arriverons ») était un mot d’ordre. Il faut dire que le droit d’asile est inscrit dans la Constitution.

Il y a parfois comme du racisme. Il faut supporter des choses, beaucoup de choses. On ne peut pas tout réclamer non plus.

L’euphorie positive des premiers temps a aussi fait place à la montée des inquiétudes et des ressentiments anti-immigration. L’Alternative für Deutschland (AfD) porte cette option sur la scène politique et est maintenant la troisième formation au Bundestag avec 91 députés, plus que le Parti libéral-démocrate (80 députés), la gauche de Die Linke (69) et les verts (67).

Le meurtre de Walter Lübcke, élu local de la région de Hesse, membre du parti de Mme Merkel, pro-migrants notoire, fait les manchettes en Allemagne depuis quelques jours parce qu’il est probablement lié à un mouvement néonazi. Un suspect arrêté, membre des mouvements d’extrême droite, a déjà été condamné pour tentative d’attentat contre un foyer de migrants comme celui de la Hoffmannstrasse.

L’assassinat a été vivement condamné par le ministre de l’Intérieur Hors Seehofer comme un « signal d’alarme » d’un « danger croissant » qui menacerait la société allemande. Il s’agirait en outre du premier homicide d’un élu pour des raisons radicales de droite depuis la Seconde Guerre mondiale. Le meurtre par balle a par contre été salué largement sur les réseaux sociaux.

Un député anti-immigration

Uli Henkel est l'un des 22 députés de l’AfD à l’assemblée bavaroise. « Moi comme tous les hommes et toutes les femmes de l’AfD rejetons totalement la violence, écrit-il au Devoir. Il n’y a aucune excuse pour l’usage de la force pour exprimer la dissidence politique, sans parler du meurtre. » Il souhaite donc l’arrestation du coupable et sa condamnation au plus vite.

La réaction écrite fait suite à une rencontre au Landtag de Bavière la semaine dernière. L’assemblée plénière est l’équivalent de l’Assemblée nationale du Québec. L’Alternative pour l’Allemagne, créée il y a à peine six ans, y défend des positions eurosceptiques et nationalistes. À l’origine, elle rassemblait beaucoup de professeurs d’économie ou de droit et M. Henkel lui-même y a exercé comme juriste.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le député nationaliste Uli Henkel

Le parti anti-establishment a vite glissé vers la droite conservatrice anti-immigration et anti-islam. Franchement, il n’y a rien de semblable ni à Québec ni à Ottawa. C’est un peu comme si La Meute avait des députés tirés des élites professionnelles, mais dans un Parlement qui serait de plus en plus rouge et vert.

Pendant une heure de conversation, M. Henkel a exprimé une vision du monde divisée entre « eux » et « nous ». « Eux », ce sont les immigrants de pays non chrétiens (en clair, musulmans) qui ne s’adaptent jamais à « nous », la majorité chrétienne du pays.

Il a fourni mille et un exemples de son cru, allant du foulard islamique aux difficultés de se baigner nu en ville. Il dit que les services aux réfugiés coûtent 20 milliards par année à l’Allemagne, que 10, 20 ou 30 millions de personnes de l’Afrique ou d'ailleurs vont migrer vers l’Europe d’ici une ou deux décennies.

« Le Canada sélectionne ses immigrants, ajoute-t-il pour expliquer sa décision de s’engager dans l’AfD. Il ne prend que ceux à son avantage, les docteurs ou les ingénieurs. Ceux qui ne sont pas des trouble-fêtes. Ce sont des gens de l’élite. Ici, c’est le contraire. C’est comme quand les Turcs ont émigré ici au début des années 1960. Maintenant, une partie de la deuxième génération vit du bien-être social. Ils retournent à la religion et ils demandent toujours plus. »

Il avoue ne pas avoir de solution simple et complète. Herr Henkel voudrait au moins que les « faux réfugiés » ou ceux reconnus coupables de crime soient renvoyés sans délai. En fait, une loi fédérale, défendue par le même ministre de l’Intérieur Seehofer, vient d’être adoptée pour faciliter ce genre d’expulsion.

Dans ma rue, il y a 60 nationalités représentées, mais personne n’est un étranger. Pourquoi? Parce qu’ils vivent dans ma rue volontairement.

« Dans ma rue, dit-il, il y a 60 nationalités représentées, mais personne n’est un étranger. Pourquoi ? Parce qu’ils vivent dans ma rue volontairement. Ils ne veulent pas changer notre façon de vivre. Ils envoient leurs filles dans nos écoles, y compris au cours de natation. Ils ne demandent pas de nourriture spéciale. Ils ne disent pas que leur Dieu est meilleur que le mien. Ils travaillent, sont intégrés, voire assimilés. Et quand ils n’aiment plus ça ici, ils partent. C’est ainsi que les gens devraient vivre ensemble. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.
 


Correctif:
 

Une précédente version de cet article avait pour titre « Portraits croisés d'un réfugié togolais et d'un élu anti-immigration ». Le réfugié en Allemagne Togo Abdala est en réalité malien.