Emmanuel Macron répond aux gilets jaunes

Des manifestants, samedi dernier, à Saint-Denis. Peu d’analystes étaient convaincus que l’intervention de jeudi du président français convaincra les plus sceptiques.
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Des manifestants, samedi dernier, à Saint-Denis. Peu d’analystes étaient convaincus que l’intervention de jeudi du président français convaincra les plus sceptiques.

À l’occasion d’un discours-fleuve et d’une première conférence de presse depuis le début de son mandat, le président français, Emmanuel Macron, a tenté jeudi de répondre à la révolte des gilets jaunes. Dans le somptueux décor de la salle des fêtes de l’Élysée fraîchement rénovée, il a surtout tenté de renouer le lien avec les Français, rompu par cinq mois de manifestations souvent très violentes.

Devant 350 journalistes assis en demi-cercle, le président s’est montré parfois volubile et convaincant, mais souvent confus dans ses priorités.

Dans ce discours jugé par la plupart des observateurs comme le point de départ de l’acte 2 du quinquennat, il a confirmé la plupart des mesures qui avaient fuité la semaine dernière lors d’un premier discours avorté à la dernière minute à cause de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame.

Tirant les conclusions du « grand débat » organisé par le gouvernement depuis trois mois, le président a dit refuser « que les dérives de quelques-uns occultent les justes revendications portées à l’origine de ce mouvement ».

« J’ai beaucoup appris », assure-t-il sur le ton du mea culpa, même si « j’ai parfois donné l’impression d’être injuste, et je le regrette ».

Réductions d’impôt, réindexation des petites pensions, guichets uniques dans les régions, gel des fermetures d’écoles et d’hôpitaux, soutien aux familles monoparentales : le président a égrené toute une série de mesures destinées à calmer les colères et surtout à conforter les classes défavorisées des zones périphériques des grandes villes à l’origine de la révolte.

À un mois des élections européennes, où le Rassemblement national (RN) et le parti présidentiel (LRM) sont au coude à coude, le président parle de « remettre de l’humain » dans la politique. Il faut que « le peuple français puisse avoir sa part de progrès », dit-il.

Le déficit attendra

Pour cela, le président se dit même prêt à abandonner l’objectif de suppression de 120 000 postes de fonctionnaires formulé durant la campagne présidentielle. Refusant de revenir sur la suppression d’une partie de l’impôt sur la fortune (ISF), il annonce 5 milliards d’euros de réduction d’impôt sur le revenu financés, dit-il, par la suppression de niches fiscales destinées aux entreprises. Le président consacre aussi plus d’un milliard d’euros à la réindexation des retraites de moins de 2000 euros qu’il avait supprimée au début de son mandat. Des mesures qui s’ajoutent aux dix milliards débloqués au mois de décembre au plus fort de la révolte.

Ça sonne creux. […] C’est un bon “tchatcheur”, il vendrait du sable à un berbère dans le désert.

 

En réponse aux demandes démocratiques des gilets jaunes, le président crée un Conseil de la participation citoyenne composé de citoyens tirés au sort, dont la première tâche consistera à examiner les mesures consacrées à l’environnement. Il écarte le référendum d’initiative citoyenne (RIC) réclamé par certains gilets jaunes, mais veut faciliter le référendum d’initiative populaire, qui pourra saisir le Parlement dès qu’une pétition rassemblera un million de signatures. La barre est aujourd’hui fixée à 4 millions.

La partie la plus étonnante du discours a vu le président souhaiter la signature d’un nouveau traité de Schengen afin de mieux protéger l’Europe de l’immigration, quitte à ce que moins de pays y participent. Il s’est livré à un éloge de la laïcité, dénonçant « l’islamisme politique » à l’oeuvre dans certains quartiers et ceux « qui au nom d’une religion poursuivent un projet politique et veulent faire sécession avec notre République ».

Un piège implacable ?

Au bout de 2 h 30 de conférence de presse, la plupart des analystes politiques avaient des réactions mitigées, certains évoquant un « manque de priorités », d’autres un « manque de souffle ». Rares étaient ceux qui étaient convaincus que cette intervention convaincra les plus sceptiques. Pour la plupart, le président n’a rectifié son projet qu’à la marge. Selon un sondage réalisé pour RTL, 63 % des répondants n’ont pas trouvé le président convaincant.

À quelques jours du 1er mai, les syndicats n’ont pas hésité à dénoncer l’intention à peine voilée d’Emmanuel Macron de retarder l’âge de départ à la retraite. « La colère va décupler » a déclaré Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT. Le discours n’a pas été mieux reçu par le patronat, qui voit la fiscalité des entreprises bondir de 5 milliards d’euros et l’objectif de réduction des déficits, largement reporté.

Sans argent, Emmanuel Macron est « enfermé dans un piège absolument implacable », estime l’éditorialiste Maurice Szafran. Même déception chez les écologistes. « Nous attendions des décisions pour la sauvegarde du climat […] Il [le président] n’a pas pris la mesure des enjeux », a déclaré Yannick Jadot, candidat écologiste aux élections européennes. Pour le gilet jaune Jérôme Rodrigues, « ça sonne creux. […] C’est un bon “tchatcheur”, il vendrait du sable à un berbère dans le désert ».

Sans surprise, le député RN Gilbert Collard a estimé que si Emmanuel Macron « n’écoute pas le peuple des ronds-points », il « entendra le grondement des urnes » aux élections européennes. Une échéance cruciale qui pourrait représenter la véritable réponse des Français aux annonces du président.

7 commentaires
  • André Joyal - Inscrit 26 avril 2019 07 h 10

    Quand le Canada sert d'exemple...

    Mais, à quoi réfère-t-il je me suis demandé? Le correspondant de Radio-Canada, toujours impeccable, aussi surpris que moi, n'a pas manqué d'y faire allusion sans toutefois avouer ne pas pouvoir répondre à ma question. Ces futurs «France-Services» s'inspirent-ils d'une initiative québécoise (sûrement pas d'Alberta...) ou de l'Ontario?

    Enfin, les Français ont beau ne pas être convaincus à 63%, ici au Canada, imagine-t-on l'homologue du président français tenir le fort de façon aussi éloquente durant 2:30? Faut-il croire, malgré sa grand réputation, que le collège Brébeuf n'est pas l'équivalent des lycées Henri IV ou Louis-le-Grand...

  • Serge Grenier - Abonné 26 avril 2019 09 h 33

    Vraiment ?

    « Sans argent, Emmanuel Macron est "enfermé dans un piège absolument implacable", estime l’éditorialiste Maurice Szafran. »

    Come on, ils ont trouvé 1 milliard d'euros en quelques heures pour réparer la cathédrale Notre-Dame de Paris. De l'argent il en ont autant qu'ils en veulent quand ça fait leur affaire. Maintenir le petit peuple dans la pauvreté, c'est un choix politique, pas une réalité économique incontournable.

    • Daniel Ouellette - Abonné 26 avril 2019 11 h 14

      Votre argument est simplement cynique, votre gilet jaune foncé dépasse !
      Je vous suggère de relire les articles récents sur le sujet. La grande majorité des investissements pour la reconstruction de Notre Dame provient de dons. Certaines fondations, dont celle de la famille Pineault (don de 100 millions d'Euro) ne feront « pas valoir l’avantage fiscal » auquel elle pourrait prétendre.

  • Gilbert Talbot - Abonné 26 avril 2019 10 h 21

    Perdu dans le marais politique de la France des gilets jaunes.

    Mais où est "La France insoumise"? On n'entend plus Melenchon ici. La menace du PN aux Européennes pèse lourd dans la balance. Est-ce que ces extrêmes vont se joindre à la fronde des gilets jaunes pour couler le bateau Macron? J avoue que j ai de la difficulté à comprendre la politique française et la Place exacte des gilets jaunes sur l échiquier politique. J ai l impression en vous lisant Que je ne suis pas le seul dans cette situation.

    • Tristan Roy - Abonné 26 avril 2019 11 h 59

      La politique française est assez simple en fait: Les français sont contre tout, tout le monde, tout le temps. Il n'y a plus de ligne commune, plus de majorité. Ils tournent dans leur rond-point sans sortie. Les Gilets Jaunes sont là pour assurer que le cercle vicieux continue. Surtout pas de solutions. Le mot d'ordre: "C'est foutu, il faut tout péter".

  • Gilbert Talbot - Abonné 26 avril 2019 10 h 21

    Perdu dans le marais politique de la France des gilets jaunes.

    Mais où est "La France insoumise"? On n'entend plus Melenchon ici. La menace du PN aux Européennes pèse lourd dans la balance. Est-ce que ces extrêmes vont se joindre à la fronde des gilets jaunes pour couler le bateau Macron? J avoue que j ai de la difficulté à comprendre la politique française et la Place exacte des gilets jaunes sur l échiquier politique. J ai l impression en vous lisant Que je ne suis pas le seul dans cette situation.

  • Jacques Saint-Pierre - Inscrit 26 avril 2019 10 h 50

    Macron orateur

    En suite au commentaire de Serge Grenier. J'ai eu la même réflexion que vous en écoutant la conférence de presse du président Macron: "Enfin, les Français ont beau ne pas être convaincus à 63%, ici au Canada, imagine-t-on l'homologue du président français tenir le fort de façon aussi éloquente durant 2:30? Faut-il croire, malgré sa grand réputation, que le collège Brébeuf n'est pas l'équivalent des lycées Henri IV ou Louis-le-Grand..." Autant je lui donnerais 10/10 pour sa présentation, autant, par comparaison, je donnerais 5/10 à Trudeau et 0/10 à Legault. Pour les questions des journalistes 8/10 et celles de nos journalistes québécois, toujours par comparaison et dans les mêmes circonstances 3/10.