Gilets jaunes: Macron fait marche arrière

Des manifestants arborent un drapeau français près d’une barricade en feu durant le rassemblement national des gilets jaunes le 1er décembre, près de Paris. Les annonces du gouvernement mardi n’ont pas calmé la révolte.
Photo: Abdulmonam Eassa Agence France-Presse Des manifestants arborent un drapeau français près d’une barricade en feu durant le rassemblement national des gilets jaunes le 1er décembre, près de Paris. Les annonces du gouvernement mardi n’ont pas calmé la révolte.

Trop peu trop tard ? C’est la question que l’on se posait alors que le premier ministre, Édouard Philippe, lâchait finalement du lest face à la colère grandissante des gilets jaunes. Dans une allocution destinée à ramener le calme après les affrontements d’une extrême violence qui ont embrasé Paris samedi dernier, le premier ministre a annoncé mardi un gel de six mois des hausses de taxes sur les carburants.

« Aucune taxe ne mérite de mettre en danger l’unité de la nation », a déclaré le premier ministre, confronté à un mouvement qui, à vingt jours de Noël, paralyse une partie de la France depuis déjà trois semaines. Ces derniers jours, les gilets jaunes ont d’ailleurs été rejoints par des agriculteurs, des ambulanciers et des ouvriers du bâtiment.

C’est pour tenter de stopper cet engrenage qu’Édouard Philippe, partisan jusque-là de la ligne dure, a voulu s’adresser à la colère de ses concitoyens. « Cette colère vient de loin, a-t-il reconnu. Elle a longtemps couvé, elle est souvent restée muette, par pudeur et par fierté. Elle est aujourd’hui exprimée avec force et de façon collective. Cette colère, il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas la voir ni l’entendre. »

« Nous voulons la baguette »

Toute une différence avec les déclarations des dernières semaines selon lesquelles le gouvernement « gardait le cap ». Il n’est pourtant pas certain que cela suffira à calmer un mouvement très largement soutenu par les Français. Considéré depuis le début comme un prérequis avant toute discussion, ce moratoire suspend trois taxes écologiques qui devaient notamment aligner les prix du diesel sur ceux de l’essence. Le premier ministre ne les supprime pas, mais il se donne six mois pour évaluer leur pertinence dans le cadre d’une vaste consultation sur la transition écologique. Il suspend aussi les augmentations des tarifs de gaz et d’électricité prévues au début de l’année ainsi que le contrôle technique qui devait être instauré dès le 1er janvier et qui risquait de coûter très cher aux millions de petits propriétaires de voitures diesels de plus de dix ans.

Sur les barrages filtrants qui paralysent toujours des centaines de localités, ces annonces n’ont pas semblé devoir calmer les protestataires. « Nous n’allons pas nous contenter d’une miette, nous voulons la baguette », a déclaré un des rares porte-parole, Benjamin Cauchy. Une formule largement reprise sur les réseaux sociaux. Le moratoire « est un préalable, maintenant on attend la suite pour savoir ce qui va se passer », a déclaré Laëtitia Dewalle, dans le Val-d’Oise. « [L’annulation de] la hausse du carburant était l’une de nos premières revendications au moment où tout s’est lancé à la mi-octobre, mais les revendications sont devenues beaucoup plus larges, dit-elle. On attend des gestes un peu plus concrets. » Pour Christophe Chalençon, autre porte-parole des gilets jaunes, « ce n’est pas avec ça qu’on va faire rentrer les gens chez eux ».

Alors que le gouvernement tente de limiter le débat à la transition écologique, de nombreux gilets jaunes souhaitent, non seulement la suppression définitive de ces taxes, mais des mesures destinées à relancer le pouvoir d’achat, comme l’augmentation du salaire minimum. Certains évoquent le rétablissement de l’impôt sur la fortune, supprimé en partie par Emmanuel Macron, et même l’instauration d’élections législatives à la proportionnelle.

Les partis d’opposition, pourtant pris de court par ce mouvement, ont tous critiqué mardi l’insuffisance des offres du gouvernement, qui coûteront néanmoins plus de 2 milliards d’euros à l’État. « S’il s’agit juste de retarder les augmentations, ce n’est pas à la hauteur. Il faut l’annulation des hausses de taxes », a déclaré le président des Républicains, Laurent Wauquiez. « Cette crise est celle d’un pays qui n’en peut plus d’être assommé par les taxes », a-t-il ajouté.

Emmanuel Macron et Édouard Philippe « n’ont pas pris la mesure du moment. Ils annoncent des reports de taxes jusqu’après les élections européennes. On n’apaise pas une révolution citoyenne avec ce genre d’artifices politiciens », a affirmé le président de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon.

Ce moratoire permettra-t-il au moins de calmer la tension à Paris ? Rien n’est moins sûr. Mardi, sur de nombreux sites Internet, on appelait toujours à la mobilisation même si le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a appelé « les gilets jaunes raisonnables […] à ne pas se rassembler à Paris samedi prochain ». Le ministre entend mobiliser des effectifs encore plus nombreux que les 5000 policiers de samedi dernier. De crainte de nouvelles violences, plusieurs événements ont été annulés, comme le Noël des animaux organisé par la SPA et le match PSG-Montpelier qui devait se tenir au parc des Princes. On évoquait même la possibilité d’annuler le Téléthon, dont le plateau était prévu place de la Concorde, juste en bas des Champs-Élysées.

Au-delà du carburant

De nombreux analystes jugent que la contestation a largement dépassé la protestation contre les seuls prix du carburant. « Le pouvoir est aujourd’hui aux prises avec une contestation élargie, débordant de revendications diverses, assez souvent contradictoires. Une concession sur l’essence ne suffira donc plus à ce stade », a déclaré sur France Info Arnaud Mercier, professeur à l’Institut français de la presse.

L’un des très rares à avoir alerté depuis des années la société sur la détresse de ces populations qui vivent dans les zones périphériques est le géographe Christophe Guilluy (Fractures françaises). Selon lui, les gilets jaunes ont déjà gagné quelque chose. « Les gens ne veulent pas la guerre civile, mais ils demandent que la France « d’en haut » admette leur existence, entende leurs demandes au lieu de les disqualifier en permanence, a-t-il déclaré au Nouvel Observateur. Ils veulent devenir visibles, c’est le propos même de leur mouvement, le gilet jaune qu’on met sur le bord de la route, pour être vu. Ils veulent que leur existence soit reconnue, qu’on cesse de les regarder de haut, de les mépriser et, en cela, ils ont déjà gagné, la classe politique ne peut plus les ignorer. »