Theresa May joue le tout pour le tout

Des manifestants anti-Brexit ont déployé jeudi une bannière sur le pont de Westminster, à Londres, devant le parlement britannique.
Photo: Adrian Dennis Agence France-Presse Des manifestants anti-Brexit ont déployé jeudi une bannière sur le pont de Westminster, à Londres, devant le parlement britannique.

Au lendemain d’un appui de son cabinet pour aller de l’avant dans le processus du Brexit, la petite victoire de la première ministre britannique a été fragilisée jeudi par des démissions en cascade au sein de son gouvernement. L’avenir de Theresa May et de l’accord de divorce négocié avec l’Union européenne (UE) reste incertain à quelques semaines d’un vote décisif au Parlement.

« Les démissions [de jeudi] rappellent tout le remue-méninges qu’il y a eu au lendemain du premier référendum », fait remarquer la professeure de sciences politiques à l’Université de Montréal Laurie Beaudonnet, qui fait référence à la vague de départs au lendemain de la consultation de juin 2016, dont celui de l’ex-premier ministre David Cameron.

Jeudi, Dominic Raab, le ministre responsable des négociations sur le Brexit, a été le premier à claquer la porte. Avant que la ministre du Travail, Esther McVey, la sous-secrétaire d’État du Brexit, Suella Braverman, et celle responsable de l’Irlande du Nord, Shailesh Vara, lui emboîtent le pas.

Quatre autres membres du gouvernement conservateur ont aussi décidé de quitter le navire dans la foulée.

Dans sa lettre de démission, M. Raab s’est dit « incapable de réconcilier les conditions de l’entente proposée avec les promesses » faites par son parti. Son prédécesseur, David Davis, avait jeté l’éponge en juillet.

En dépit des nombreux départs, Theresa May entend rester en selle et défendre son projet de sortie de l’UE, a-t-elle fait savoir lors d’un point de presse en fin de journée. Avant de s’adresser aux journalistes, la première ministre a tenté pendant près de trois heures de persuader les députés de soutenir le texte de quelque 500 pages.

« Nous pouvons choisir de partir sans accord, risquer qu’il n’y ait pas de Brexit du tout, ou choisir de nous unir et soutenir cet accord, le meilleur que nous pouvions négocier. »

Si la chef d’État est parvenue la veille à obtenir l’aval de son cabinet, elle doit à présent convaincre la majorité du Parlement. Les députés britanniques doivent se prononcer avant Noël, une fois l’entente entérinée lors d’un sommet européen fixé au 25 novembre à Bruxelles, en Belgique.

Et la tâche s’annonce ardue. « Je ne crois pas qu’elle sera en mesure de le faire, mais dans la situation politique actuelle au Royaume-Uni, tout est possible », note Alexander MacLeod, professeur de sciences politiques à l’UQAM. D’un côté, dit-il, les conservateurs europhiles risquent de se ranger derrière le gouvernement May pour éviter une sortie de l’UE sans entente de divorce. Mais de l’autre, poursuit M. MacLeod, « la plupart des purs et durs semblent prêts à rouvrir les négociations avec l’Europe. Et le parti [d’opposition] travailliste n’a aucun intérêt, évidemment, à aider Mme May. Elle joue le tout pour le tout. »

Les conservateurs de la première ministre — profondément divisés sur le sujet — ne disposent pas de suffisamment de députés pour faire adopter le projet d’entente à eux seuls. Et la formation unioniste nord-irlandaise (DUP), dont les dix députés sont un appoint indispensable, rue dans les brancards. Quant au Parti travailliste, il a laissé entendre qu’il ne voterait pas le texte.

Vote de confiance

Theresa May pourrait aussi faire face dans les prochains jours à un vote de confiance, et être poussée vers la sortie par les élus conservateurs. Jeudi, le député pro-Brexit Jacob Rees-Mogg, à la tête du groupe parlementaire eurosceptique European Research Group, a amorcé la manoeuvre, accusant la première ministre d’avoir trahi les promesses faites au peuple britannique.

Si Mme May en vient à quitter le pouvoir après un désaveu des élus conservateurs, doit-on s’attendre à une nouvelle ronde de négociations avec l’UE ?

« Ça me paraît assez évident que le nouveau chef du gouvernement demanderait de rouvrir les négociations, soutient Laurie Beaudonnet. Mais je doute que les partisans d’un Brexit dur en ressortent plus satisfaits. Il y a peu de chances que les leaders européens fassent plus de concessions. »

« Est-ce que le successeur de Mme May pourrait être un partisan d’un Brexit dur ? se questionne quant à lui Alexander MacLeod. Ce n’est pas certain : ils sont quand même une minorité au sein du parti. »

Les démissions de jeudi ont conforté les partisans d’une sortie sans accord avec l’UE dans le propre camp de la première ministre. Elles ont aussi ragaillardi les partisans d’un second référendum sur le Brexit, même si Mme May n’envisage en aucun cas cette avenue.

Aux yeux de Mme Beaudonnet, les probabilités d’assister à la tenue d’une deuxième consultation populaire sont minces. « Imaginez si le oui l’emporte encore à l’issue d’un second référendum. [Le gouvernement] aura perdu un mois et demi de campagne pendant laquelle il n’y a pas eu de nouvelles négociations [avec l’UE]. »

Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a assuré jeudi que l’Europe était prête pour un « accord final » avec le Royaume-Uni en novembre.

« Nous sommes aussi préparés pour un scénario d’absence d’accord. Mais évidemment, nous sommes mieux préparés pour un scénario d’absence de Brexit », a-t-il ajouté, sourire en coin.

Avec l'Agence France-Presse