Angela Merkel devant l’adversité

Jeudi, à Bruxelles, Angela Merkel a assisté, avec d’autres chefs d’État, à un sommet de l’Union européenne pour discuter de la crise migratoire.
Photo: Virginia Mayo Agence France-Presse Jeudi, à Bruxelles, Angela Merkel a assisté, avec d’autres chefs d’État, à un sommet de l’Union européenne pour discuter de la crise migratoire.

« À un certain moment, je devrai trouver le bon moment pour quitter la politique. » C’est le magazine Spiegel qui le rappelle. En 1999, alors qu’elle venait à peine d’être élue secrétaire générale de la CDU, Angela Merkel avait fait cette réponse à un journaliste qui l’interrogeait sur son avenir politique. Et elle avait ajouté que le jour où elle quitterait la politique, elle ne voudrait pas « être réduite à l’état d’épave ».

Même si le dernier sommet de l’Union européenne lui a permis de sauver les meubles, jamais Angela Merkel n’a traversé une telle crise politique. Le compromis de dernière minute intervenu vendredi sur les migrants, qui créera des centres fermés destinés à accueillir les demandeurs d’asile, lui permet probablement d’éviter le sort qu’a subi la Mannschaft jeudi, éliminée de la Coupe du monde. Mais, la chancelière ne peut espérer en sortir indemne. Jamais n’avait-on vu un ministre de l’Intérieur allemand adresser un ultimatum à son chancelier comme l’a fait la semaine dernière Horst Seehofer, qui a menacé de renvoyer tout demandeur d’asile atteignant la frontière allemande vers le pays par lequel il avait pénétré dans l’Union. Ultime provocation, le ministre n’a pas hésité à afficher sa communauté de vues sur le sujet avec le premier ministre autrichien, Sebastian Kurz.

Les mauvaises langues y ont vu la renaissance de l’opposition historique entre l’Allemagne catholique du sud et la vieille Prusse protestante du nord dont est issue Angela Merkel. Le compromis de Bruxelles pourrait en retarder l’échéance, mais la presse allemande n’hésite plus à envisager l’explosion prématurée de la coalition au pouvoir tant est sérieuse la fronde du parti frère de Bavière, la CSU, auquel la CDU est alliée depuis 70 ans. Rien ne va plus entre eux depuis l’entrée d’un million de migrants en 2015. La CSU est en effet menacée de l’intérieur par le parti d’extrême droite AFD. Celui-ci est non seulement devenu le premier parti d’opposition au Bundestag, mais il fait des progrès fulgurants en Bavière, où se tiendront des élections le 14 octobre prochain. Selon les derniers sondages, la CSU, pourtant habituée à gouverner seule, n’obtiendrait que 40 % des voix, 7,7 % de moins qu’en 2013.

Schisme historique

Les dirigeants de la CSU ont beau affirmer qu’il n’est pas question de rompre l’alliance historique avec la CDU, dans les couloirs du Bundestag on pense que cette éventualité n’est plus à écarter. Il faut dire que, depuis sa première élection en 2005, Angela Merkel a infléchi le programme de la CDU vers la gauche à un point tel que l’écart est aujourd’hui énorme avec son allié bavarois. Les électeurs ne s’y trompent pas puisqu’un sondage récent du Spiegel révélait qu’une majorité considérait la séparation comme inévitable. Le même sondage montrait que 60 % des Allemands soutenaient la position du ministre de l’Intérieur sur les réfugiés.

Photo: Stephanie Lecocq Agence France-Presse La semaine dernière, la chancelière a accepté une demande venant d’Emmanuel Macron de créer un budget de la zone euro, en échange d’une aide sur la question des migrants.

Il faut dire qu’en Allemagne, le scandale de Brême est encore dans tous les esprits. En mai, on a découvert que l’antenne de l’Office fédéral des migrations avait accordé l’asile à plus de mille personnes sans respecter les règles minimales et en privilégiant les migrants de certaines origines. Le 13 juin dernier, la directrice de l’Office fédéral a été suspendue, ainsi que son adjoint.

La fronde ne concerne d’ailleurs pas que les migrants. Lorsque la semaine dernière Angela Merkel a accepté la demande d’Emmanuel Macron de créer un budget de la zone euro en échange d’une aide sur la question des migrants, la réponse de la CSU ne s’est pas fait attendre. La chancelière a beau n’avoir évoqué aucun montant, le ministre-président de la Bavière, Markus Soder, a aussitôt déclaré que le « multilatéralisme européen » était mort.

Peu importe le compromis intervenu à Bruxelles, la fracture est là pour de bon, dit la presse allemande. D’autant plus que le ministre de l’Intérieur a le soutien d’une frange significative de la CDU, dont les ministres-présidents de Saxe et de Saxe-Anhalt, Michael Kretschmer et Reiner Haseloff, qui plaident depuis longtemps pour un durcissement de la politique migratoire.

Selon l’économiste Nicolas Baverez, les événements qui se sont succédé depuis 2015 ont profondément ébranlé les fondements de la politique suivie par la chancelière. « La décision unilatérale de Merkel d’accueillir plus d’un million de réfugiés en 2015 fut le détonateur qui fit basculer l’Allemagne dans les turbulences, écrit-il dans Le Figaro. La société s’est profondément divisée et polarisée autour des réfugiés et de l’islam, brisant la culture du compromis. Les deux grands partis autour desquels s’organisait la vie politique sont en chute libre. » Selon Baverez, le mode de gouvernement en coalition ne fonctionne plus, comme le montre la sécession du ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer.

Modèle fragilisé

Selon l’économiste, c’est tout le « modèle allemand » mis au point au moment de la réunification qui est en difficulté. La guerre commerciale déclenchée par Donald Trump pourrait bientôt coûter très cher à l’industrie automobile allemande, dit-il. De même, le retour de la puissance russe met-il l’Allemagne dans une position délicate alors même que le Brexit a laissé l’Allemagne orpheline dans un face-à-face avec la France, elle-même affaiblie par une désindustrialisation galopante.

Dans ce contexte, « Merkel est mal placée pour prendre le leadership de la reconfiguration de l’Allemagne et de l’Europe, écrit l’économiste, tant sa légitimité est affaiblie, son gouvernement divisé, sa responsabilité personnelle engagée dans les erreurs qui ont amplifié la vague populiste ». Et, comme si la chancelière n’avait pas suffisamment de problèmes, dès le 1er juillet, c’est l’Autriche, dont on connaît la proximité avec la CSU, qui prendra la présidence de l’Union européenne.