Menacés par les nationalistes - La peur gagne les intellectuels turcs

C'est en catimini, coiffé d'une casquette de baseball, que le Prix Nobel de littérature 2006, Orhan Pamuk, a quitté la Turquie, le 1er février, à destination des États-Unis, a rapporté le quotidien suisse Le Temps. Un départ ressemblant à une fuite, deux semaines après l'assassinat du journaliste turc d'origine arménienne Hrant Dink, et trahissant la peur qui gagne les intellectuels turcs engagés. Ils ont eux aussi reçu des menaces émanant apparemment de groupes ultranationalistes comme celui donné pour responsable du meurtre du journaliste. Une dizaine d'intellectuels ont reçu une protection policière — dont Orhan Pamuk.

Le climat s'est nettement alourdi en Turquie, où l'évolution de l'enquête et les premières sanctions contre des policiers responsables de «négligences» n'ont pas éclairé les dessous de ce crime, qui continue de secouer le pays et de le diviser.

Aux manifestants qui ont scandé: «Nous sommes tous Hrant Dink! Nous sommes tous arméniens!» ont en effet répondu ceux qui, lors des matchs de football, ont crié: «Nous sommes tous turcs!», voire: «Nous sommes tous Ogün Samast!», du nom de l'assassin. La diffusion, le 1er février, d'images-chocs sur des chaînes de télévision locales semble même avoir donné un coup de grâce aux espoirs des démocrates locaux de voir la Turquie, en réaction à ce crime, devenir plus ouverte et apaisée. Ces images montraient le jeune meurtrier filmé comme un héros, sur fond de drapeau turc, par les policiers et les gendarmes qui venaient de l'arrêter dans le port de Samsun, sur la mer Noire.

La seule réaction des autorités a été d'annoncer le limogeage, à Samsun, de cinq policiers et le transfert de cinq gendarmes, sur fond d'accusations réciproques entre la police et la gendarmerie. La première est théoriquement sous l'autorité du gouvernement islamiste, centriste de l'AKP. La gendarmerie dépend de l'armée, dont le pouvoir est toujours au moins égal à celui du gouvernement.

C'est ce qui pousse certains à voir, dans l'assassinat de Hrant Dink, un complot des réseaux secrets ultranationalistes, qualifiés ici d'État profond. D'autres, notamment dans le grand quotidien Hürriyet, assurent que dans ce pays où le nationalisme gagne du terrain, il n'est nul besoin d'ordres émanant d'un centre occulte pour pousser au crime des bandes de jeunes désoeuvrés, gagnés par le climat de violence créé par des Turcs influents et intransigeants qui, à longueur de colonnes, qualifiaient Hrant Dink et ses amis de «traîtres».

Hypothèse peu crédible

Mais les détails donnés par les médias et les milieux proches de l'enquête rendent peu crédible l'hypothèse d'un crime conçu par la seule «bande de Samast», huit jeunes ultrapatriotes de Trabzon aujourd'hui sous les verrous. L'un d'eux a passé dix mois en prison pour un attentat contre un restaurant McDonald's en 2004. Selon les médias, il aurait d'abord avoué être l'instigateur du meurtre de Hrant Dink. Puis, il aurait accusé un autre détenu, un étudiant proche d'un parti nationaliste et informateur de la police, laquelle aurait renoncé à ses services pendant l'été 2006, ayant appris qu'il se vendait aussi au Jitem, le service secret de la gendarmerie.

La police de Trabzon aurait ainsi fait remonter à Ankara et Istanbul, dès février 2006, des informations sur le plan de ce groupe de tuer Hrant Dink. Ces éléments n'auraient pas été pris au sérieux. Pour cela, le gouverneur et le chef de la police de Trabzon ont été limogés en janvier. Mardi 6 février, le chef des renseignements de la police d'Istanbul, Ahmet Ilhan Güler, a été, lui aussi, renvoyé. Quant au numéro un de la police d'Istanbul, Celalettin Cerrah — qui avait un moment nié toute dimension politique ou organisation derrière ce crime —, il fait l'objet d'une enquête préliminaire. Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a commencé à dénoncer le «nationalisme raciste» qui «menace le pays».