Les swing states, États clés de la Maison-Blanche

Le 2 novembre 2004, il n'y aura pas une élection présidentielle mais bien 51 élections dans chacun des 50 États unis d'Amérique (auquel il faut ajouter le district de Columbia). Dès lors, pour remporter la présidence, les candidats doivent obtenir non pas la majorité au suffrage universel national mais la majorité des voix (270) au collège électoral. Celles-ci sont réparties entre chaque État de la fédération en fonction de leur poids démographique. Parmi ces 50 États, quelques-uns joueront un rôle déterminant dans le scrutin présidentiel.

Les États pivots au coeur du jeu électoral

On distingue les États qui, par définition, sont des bastions de l'un ou l'autre des partis et les États clés, indécis, qui, compte tenu du faible écart qui sépare les candidats, peuvent faire basculer la composition du collège électoral. Ces «États pivots» sont définis comme ceux dans lesquels l'écart entre les candidats à la présidence est inférieur à 6 %. Les états-majors républicain et démocrate eux-mêmes ciblent une douzaine d'États clés dans lesquels l'élection de 2004 va se jouer: le Colorado, la Floride, l'Iowa, le Michigan, le Minnesota, le New Jersey, le Nevada, le New Hampshire, le Nouveau-Mexique, l'Ohio, la Pennsylvanie et le Wisconsin. Tandis que les sondages ne font que souligner les incertitudes au sujet de l'issue du scrutin du 2 novembre, démocrates et républicains concentrent leur énergie et leurs moyens à convaincre les électeurs indécis. Depuis début octobre, près des deux tiers des dépenses publicitaires se concentrent en Floride, en Pennsylvanie et en Ohio qui, avec 27, 21 et 20 voix respectivement au collège électoral, sont les États pivots les plus importants. Ainsi, la ville de Toledo, en Ohio, est la plus courtisée aux États-Unis:

14 273 annonces ont été diffusées entre mars et septembre 2004 sur les quatre principales chaînes locales. Par ailleurs, John Kerry et George W. Bush consacrent la plupart de leurs déplacements à ces trois États. Au 21 octobre, le premier les avait visités pas moins de 70 fois, et le second, à 43 reprises.

Les révélateurs des particularités électorales

Certains États pivots mettent en évidence les évolutions à l'oeuvre dans la vie politique américaine ainsi que les particularités du scrutin du 2 novembre prochain. Tout d'abord, la Floride reste le symbole de l'imbroglio juridique qui a accompagné le décompte des bulletins de vote en 2000. Pour le scrutin de 2004, la bataille dans cet État, dont le gouverneur est toujours Jeb Bush, le frère du président, s'annonce extrêmement ardue. Non seulement Bush et Kerry y sont coude à coude dans les sondages, républicains et démocrates se préparent surtout à mener une féroce bataille juridique, comme en témoignent déjà les difficultés liées au vote par anticipation. En Pennsylvanie, les partisans de John Kerry ont obtenu devant la justice le retrait de Ralph Nader. La possibilité que celui-ci érode l'électorat démocrate est donc écartée dans cet État. Pour autant, Ralph Nader, candidat indépendant, constitue un handicap pour les démocrates dans d'autres États pivots. L'Ohio est un enjeu important avec ses 20 voix au collège électoral. Les centres urbains, majoritairement démocrates, se trouvent balancés par des espaces ruraux largement républicains: la couleur partisane de l'État est donc indécise. Mais son poids tient avant tout à l'histoire électorale: depuis 1964, en effet, tous les candidats ayant accédé à la Maison-Blanche ont remporté cet État. Le Colorado est également un cas intéressant. Si la modification du mode d'attribution des voix au collège électoral de l'État est adoptée (du winner take all à une répartition proportionnelle) et que l'élection est extrêmement serrée, la bataille juridictionnelle pour les neuf voix du Colorado pourrait rappeler celle de la Floride en 2000. Enfin, le New Jersey ne fait pas traditionnellement partie des États clés. Habituellement démocrate, Al Gore l'a en effet emporté par 16 points en 2000. Or les sondages récents révèlent que, cette fois-ci, les 15 sièges au collège électoral pourraient être plus disputés qu'à l'accoutumée. Cette perspective atteste de l'impact politique des attentats du 11 septembre 2001 sur la population américaine: spectateurs des attaques contre New York, les électeurs du New Jersey sont particulièrement sensibles à la lutte contre le terrorisme du président Bush.

Les États pivots sont une particularité de l'élection présidentielle américaine dont le résultat dépend du choix d'une frange d'électeurs indécis dans un petit nombre d'États. Mais ces swing states ne représentent pas un groupe homogène. En perte de vitesse économique, les États de la Rustbelt (Ohio, Pennsylvanie), tendanciellement démocrates, voient leurs populations diminuer. Les États du Sud et de l'Ouest (Arizona à Floride), traditionnellement républicains, connaissent une forte croissance démographique liée à des mouvements internes de population et à l'arrivée de nombreux immigrants. Ces évolutions démographiques majeures devraient conduire à une modification de la répartition partisane des États clés... et à une évolution conséquente des stratégies électorales.

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Chercheur à la chaire Raoul-Dandurand, candidat au doctorat en science politique à l'UQAM et collaborateur à l'ouvrage

Les Élections présidentielles américaines, paru aux Presses de l'Université du Québec.

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