Kamala Harris de plus en plus discrète

Nommée «tsarine de la frontière» par Joe Biden, qui lui a confié les dossiers délicats de l’immigration, Kamala Harris s’est très peu impliquée, ouvertement du moins, sur cette question, alors que la crise s’amplifiait à la frontière sud du pays.
Photo: Mandel Ngan Agence France-Presse Nommée «tsarine de la frontière» par Joe Biden, qui lui a confié les dossiers délicats de l’immigration, Kamala Harris s’est très peu impliquée, ouvertement du moins, sur cette question, alors que la crise s’amplifiait à la frontière sud du pays.

C’était une petite journée presque ordinaire à la Maison-Blanche, jeudi, où à 10 h le président Joe Biden et la vice-présidente Kamala Harris ont participé ensemble au breffage quotidien sur les enjeux internationaux du moment, dirigé par la direction du renseignement.

La veille, en après-midi, les deux élus, à la tête de l’exécutif, ont pris part au même exercice. Derrière des portes closes, comme l’impose la nature de la rencontre.

Ensemble, à la Maison, Harris et Biden le sont désormais de moins en moins à l’extérieur et en public, après pourtant un départ placé sous le signe d’une collaboration sans précédent et qui, en janvier dernier, valait d’ailleurs à la vice-présidente le statut symbolique de « coprésidente ».

Au Devoir, son amie proche Carole Porter, rencontrée à Berkeley, en Californie, confiait d’ailleurs que Kamala Harris n’allait pas devenir une figure discrète du nouveau gouvernement, mais plutôt une « partenaire pour gouverner ». Joe Bien « veut être le président du changement, et ce changement va en partie passer par elle », avait-elle alors dit.

C’était il y a 10 mois à peine, et depuis, l’exercice du pouvoir semble avoir tout changé.

« Dans une Amérique polarisée et fragilisée, les promesses semblent plus difficiles à tenir, et celle-là n’échappe pas à la règle », résume en entrevue Jay Gonzalez, professeur d’administration publique à la Golden Gate University, qui a côtoyé Mme Harris durant ses années de service comme commissaire pour le droit des immigrants du comté de San Francisco. « La vice-présidente, dont les actions et l’esprit se situent à gauche de l’échiquier politique, peut facilement attiser ces tensions et ces fragilités, ce qui peut expliquer en partie pourquoi la Maison-Blanche juge préférable de la faire travailler en coulisses et lui donner un rôle plus secondaire. »

À preuve. Nommée « tsarine de la frontière » par Joe Biden, qui lui a confié les dossiers délicats de l’immigration, Kamala Harris s’est très peu impliquée, ouvertement du moins, sur cette question, alors que la crise s’amplifiait à la frontière sud du pays. L’opposition républicaine a d’ailleurs exploité son silence pour dénoncer l’incompétence du nouveau gouvernement face à l’afflux soudain de migrants, nourri par le départ de Donald Trump de la Maison-Blanche.

 

Tout au plus, la vice-présidente s’est-elle contentée de dénoncer le traitement réservé aux Haïtiens traqués comme des bêtes par des agents frontaliers à cheval. Les scènes, rappelant les pires moments du passé esclavagiste du pays, ont fait le tour du monde.

À la mi-octobre, elle a aussi laissé au chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, le soin d’aller en Amérique du Sud pour tenter de rallier les pays les plus démocratiques de la zone autour d’une gestion plus globale des « chemins de la migration ». Le but étant de partager la responsabilité de l’accueil de ces aspirants à l’exil, politiquement risqué pour Washington.

Mme Harris, elle, a préféré faire campagne en Virginie pour le candidat démocrate au poste de gouverneur, Terry McAuliffe, qui, mardi, n’a toutefois pas remporté le scrutin.

Les regards tournés vers 2024

Sur la scène internationale, la vice-présidente compte toutefois se faire un peu plus voir. Mardi prochain, l’ex-procureure générale de la Californie s’envole en effet pour l’Europe, où elle va prendre la parole au Forum de Paris sur la paix. Elle doit également y rencontrer le président français, Emmanuel Macron, dans une autre tentative de Washington de recoller les pots cassés après la crise diplomatique entre les deux pays provoquée par la vente de sous-marins américains à l’Australie, et ce, au mépris de contrats déjà conclus entre Canberra et Paris pour des sous-marins français.

Ce troisième voyage à l’étranger pour Mme Harris vise aussi à « développer son expérience diplomatique », exposait cette semaine l’ex-conseiller en politique étrangère Colin Dueck sur les ondes de la radio publique NPR, puisque au sein du Parti démocrate, plusieurs la voient déjà candidate à la présidence en 2024. Joe Biden, le président le plus âgé de l’histoire du pays, aura alors 82 ans.

Cette perspective, pour la vice-présidente, n’est d’ailleurs plus à négliger pour le Parti démocrate, dont les membres sont fortement divisés sur les chances de réélection du président actuel. Si 41 % estiment qu’il peut y arriver, 41 % confieraient la mission à quelqu’un d’autre, selon un sondage NBC-Marist College.

Mais la distance prise depuis quelques mois ne semble pas encore jouer en faveur de Kamala Harris, qui, pour faire partie de ces « autres », a une pente à remonter : fin octobre, sa cote de popularité était aussi basse que celle du président, à 42 %, selon le Los Angeles Times. C’est 17 points de moins que Biden lorsqu’il était vice-président de Barack Obama en 2009.

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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