La COVID-19 emporte Colin Powell, le «général-diplomate» de George W. Bush

Un « patriote d’un honneur et d’une dignité sans égal ». Un « collègue en qui on pouvait avoir confiance ». Un « libre penseur » ayant « brisé des barrières » et inspiré bien des Américains. Toute la journée lundi, les hommages ont été tirés en rafale après l’annonce du décès de l’ex-secrétaire d’État américain et militaire de carrière Colin Powell, emporté par la COVID-19.

Figure emblématique du gouvernement de George W. Bush, il avait été marqué durablement par ses déclarations mensongères sur les armes de destruction massive, devant l’ONU, afin de justifier l’invasion militaire des États-Unis en Irak dans la foulée des attentats du 11 Septembre.

L’homme de 84 ans avait été doublement vacciné contre la maladie, a annoncé sa famille dans une déclaration publiée sur les réseaux sociaux, mais il vivait depuis plusieurs années avec un diagnostic de myélome multiple, un cancer grave des cellules plasmatiques, et son système immunitaire était forcément affaibli.

« [Colin Powell] était un grand serviteur de l’État hautement respecté, dans son pays comme à l’étranger », a résumé George W. Bush dans une déclaration commune avec sa femme, Laura. « Il était tellement apprécié des présidents qu’il a reçu deux fois la médaille présidentielle de la Liberté », une très haute distinction aux États-Unis.

Il « incarnait les idéaux les plus élevés de la diplomatie et de l’armée » tout en étant « attaché avant tout à la force et la sécurité du pays », a indiqué le président américain, Joe Biden. « Il comprenait mieux que quiconque que la seule puissance militaire ne suffit pas à maintenir notre paix et notre prospérité. »

L’actuel secrétaire d’État, Antony Blinken, lui a rendu hommage lundi en parlant d’un « leader extraordinaire et d’un grand homme » toujours très aimé au sein du département d’État. Il a rappelé sa vision du monde dans laquelle « la guerre et l’action militaire » ne devraient servir qu’en « dernier recours » et a répété que la sécurité du monde passait par l’engagement des États-Unis pour la paix et par des alliés unis.

« Le général Powell a aidé une génération de jeunes à viser plus haut, a dit pour sa part l’ex-président Barack Obama. Il a refusé que [la couleur de sa peau] limite ses rêves, et son leadership moral a contribué à ouvrir la voie à tant d’autres personnes qui l’ont suivi. »

L’actuel secrétaire à la Défense, Lloyd J. Austin, a indiqué sur les ondes de C-Span que ce décès avait provoqué « un trou dans [son] cœur ». « J’ai perdu un ami personnel et un mentor formidable. Il a toujours pris du temps pour moi, et je pouvais toujours m’adresser à lui pour des problèmes difficiles », a-t-il dit.

« C’était un homme qui aimait son pays et qui l’a servi sans compter. Son héritage et ses états de service inégalés ne seront pas oubliés », a déclaré l’ancien vice-président Dick Cheney.

Colin Powell était « une figure marquante du commandement militaire et politique américain » et « quelqu’un d’extrêmement compétent et intègre », a déclaré Tony Blair, ancien premier ministre du Royaume-Uni en poste pendant la guerre en Irak.

De Harlem à Washington

Premier Afro-Américain à accéder au poste de secrétaire d’État — soit celui de chef de la diplomatie des États-Unis —, Colin Powell est né en 1937 dans le quartier de Harlem à New York, au sein d’une famille modeste d’immigrants jamaïcains. Hasard et coïncidence : son père a eu son premier emploi dans l’usine d’embouteillage new-yorkaise de la compagnie Pepsi-Cola, située au bord de la East River, tout juste en face du siège de l’Organisation des Nations unies (ONU).

Formé en géologie, Colin Powell fait surtout carrière dans l’armée après des débuts marqués par la violence du Vietnam en 1962, suivis par une ascension rapide dans la hiérarchie. Il deviendra conseiller national à la sécurité de Ronald Reagan, puis chef d’état-major des armées des États-Unis sous George H. W. Bush et Bill Clinton, de 1989 à 1993, avant de prendre sa retraite.

En 1991, il se révélera aux Américains comme le visage militaire de la première guerre en Irak et développera à cette époque une doctrine, la « doctrine Powell », selon laquelle les États-Unis doivent s’efforcer, avant d’entrer en conflit avec un pays étranger, de se fixer des objectifs politiques clairs, d’engager des moyens massifs pour garantir la victoire et, prudemment, prévoir une stratégie de repli.

La guerre en Irak

Ramené sur le devant de la scène en 2001 par George W. Bush, à titre de secrétaire d’État, le legs de Colin Powell restera toutefois marqué par son discours du 5 février 2003 devant les membres du Conseil de sécurité de l’ONU visant à justifier l’intervention militaire des États-Unis en Irak, après les attentats du 11 Septembre, et la guerre contre le terrorisme qui s’en est suivie.

Alors que l’idée d’une attaque militaire contre l’Irak divise la communauté internationale, Colin Powell martèle alors devant l’assemblée des informations erronées voulant que Saddam Hussein ait en sa possession des armes de destruction massiveet va jusqu’à agiter une fiole censée contenir de l’anthrax, dans l’enceinte même de l’institution internationale, pour appuyer son propos. Une image devenue célèbre. Selon lui, ces armes pourraient être partagées avec des groupes terroristes, ce qui menacerait ainsi les États-Unis et l’Europe.

Pourtant, dans les jours précédents, des inspections menées sur le terrain par Hans Blix pour le compte de l’ONU avaient conclu que ces armes n’existaient pas. Le régime de l’ex-dictateur irakien avait également nié être en leur possession, ce qu’un rapport du gouvernement américain a d’ailleurs confirmé deux ans plus tard.

La guerre en Irak a fait entre 460 000 et 600 000 victimes directes et indirectes entre 2003 et 2011, selon des études scientifiques publiées dans The Lancet et dans PLOS Medicine.

Colin Powell a admis que son discours devant l’ONU représentait une « tache » sur ses états de service et a dit regretter avoir participé à cette manipulation de l’opinion publique afin de justifier une entrée en guerre. « Je le regrette maintenant que je sais que l’information était fausse », a-t-il confié en 2010 à Larry King sur les ondes de CNN. « Je serai toujours considéré comme celui qui a plaidé l’affaire devant la communauté internationale. »

Dans les Mémoires qu’il a publiés en 2012, intitulés It Worked for Me, l’ex-secrétaire d’État avait même admis que « cet événement » allait forcément occuper un « paragraphe important dans [sa] nécrologie ».

Un modéré

Considéré comme un républicain modéré, Colin Powell a soutenu les candidatures à la présidence des démocrates Barack Obama (en 2008) et Joe Biden (en 2020), puis s’est totalement détaché de son parti au lendemain de l’insurrection des partisans de Donald Trump contre le Congrès américain, le 6 janvier dernier.

Sur les ondes de CNN, il a admis que les élus républicains qui ont refusé de condamner le discours mensonger de l’ex-président américain sur une fraude électorale ont entretenu et encouragé cette violence. « Je ne peux plus me considérer comme républicain », a-t-il alors dit.

Durant les mois précédents, Colin Powell avait qualifié l’ex-vedette de téléréalité devenue président de « honte nationale » et avait soutenu les deux tentatives du Congrès visant à le destituer.

L’ex-secrétaire d’État a rendu son dernier souffle au Walter Reed National Medical Center de Bethesda, au Maryland, l’hôpital militaire où sont soignés les présidents américains. « Nous avons perdu un mari aimant, un père et un grand-père remarquables et surtout un grand Américain », a résumé sa famille sur Facebook.

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