Curtis Sliwa, l’«Ange Gardien» qui se rêve en maire de New York

Curtis Sliwa faisait campagne à l’écart d’une manifestation contre Andrew Cuomo, en août dernier. Hors norme et populiste, le candidat républicain veut faire mentir les pronostics et se faire élire à la tête de New York, un bastion démocrate.
Photo: Stephanie Keith/Getty Images/AFP Curtis Sliwa faisait campagne à l’écart d’une manifestation contre Andrew Cuomo, en août dernier. Hors norme et populiste, le candidat républicain veut faire mentir les pronostics et se faire élire à la tête de New York, un bastion démocrate.

L’œil est vif, le regard solidement planté dans l’écran du téléphone qui le filme depuis quelques minutes. Le ton est déterminé. « Je vous promets qu’au premier jour de mon entrée en fonction, je ne vais pas aller en voyage en Floride, comme mon opposant, mais plutôt rester ici, dans chaque circonscription de la ville, pour serrer les mains des électeurs et les remercier. »

À ses fidèles qu’il avait convoqués sur le réseau TikTok ce matin-là, Curtis Sliwa, candidat républicain à la mairie de New York, avait une fois de plus une flèche à décocher vers son adversaire démocrate. Quelques jours plus tôt, Eric Adams — c’est son nom — avait annoncé son intention de se rendre en Floride, une fois élu, pour convaincre les riches New-Yorkais qui s’y sont exilés dans les dernières années de revenir vivre dans la métropole. Une promesse saisie au vol par Curtis Sliwa pour qualifier le meneur dans la course d’ami des riches et des puissants, comme il aime le faire publiquement depuis le début de la campagne.

Son objectif est de se démarquer, mais surtout d’attirer l’attention dans une course à la mairie dont très peu de New-Yorkais, riches comme pauvres, semblent se soucier, tant le résultat de novembre prochain donne l’impression d’être déjà gravé dans le marbre.

« L’activité électorale est faible, et l’intérêt pour la course, très limité », admet le politologue Michael Krasner, spécialiste de la politique new-yorkaise au Queens College de la City University of New York, quand on lui parle des rues d’une ville où le déroulement d’une course à la mairie est loin de s’afficher comme une évidence. « C’est sans doute parce que la fatalité d’une victoire d’Eric Adams est forte. »

Dans cette ville-monde diversifiée et libérale qui compte sept électeurs démocrates pour chaque électeur républicain, les circonstances sont en effet favorables à ce successeur naturel à Bill de Blasio et ex-policier qui a exercé dans la mégapole pendant 22 ans. Ses coffres sont aussi 10 fois plus remplis que ceux de Curtis Sliwa, cantonné à sa marge d’où, malgré tout, il reste convaincu de pouvoir créer la surprise.

« C’est le temps du changement », laisse tomber le républicain, rencontré par Le Devoir dans son bureau de campagne situé sur la 7e Avenue, dans Midtown. « Nous venons de nous débarrasser du pire gouverneur de l’État [Andrew Cuomo, tombé en août dernier des suites d’accusations de harcèlement sexuel], nous avons vécu deux mandats d’un des pires maires de la ville, et New York semble aujourd’hui prête à entrer dans une nouvelle ère. »

Une légende au ton moral

À 67 ans, Curtis Sliwa est loin d’être un inconnu dans la ville où il a fondé en 1979 les Guardian Angels, ce groupe de citoyens justiciers reconnaissables par leur béret rouge, et qui, dans une mégapole alors balafrée par la violence et la petite criminalité, s’étaient imposés comme les défenseurs de la sécurité pour les New-Yorkais du métro-boulot-dodo.

Sa première surprise, il l’a d’ailleurs créée en juin dernier en remportant la primaire républicaine contre l’homme d’affaires et défenseur des chauffeurs de taxi Fernando Mateo, qui avait pourtant investi deux millions de dollars dans une campagne visant surtout à barrer la route à Sliwa, accusé de ne pas être assez complaisant envers Donald Trump.

« Je suis un des rares opposants à Trump à avoir remporté une primaire républicaine », se vante-t-il, sourire en coin. « Mais je paye malgré tout le prix de sa sortie manquée de la Maison-Blanche, de ses mensonges sur la fraude électorale, de ses attaques contre la démocratie. L’étiquette républicaine est lourde à porter. Les médias me rejettent, même si je suis un indépendant, avec un programme sérieux. »

Faute de visibilité, Curtis Sliwa fait ce qu’il a toujours fait : sillonner la ville à la rencontre des citoyens pour leur vendre le renforcement de la sécurité dans les rues, dans une ville où le crime est en hausse de 22 % depuis mai 2020 — et où les fusillades ont bondi de plus de 70 % en 12 mois, selon le New York Police Department (NYPD).

Il dit vouloir aussi venir en aide aux plus démunis et, surtout, rompre avec un développement urbain dicté par le copinage et le lobbying de grosses fortunes déconnectés de la réalité des citoyens ordinaires, résume-t-il. Dans SoHo et Chinatown, au nom de la mixité sociale, un vent de contestation souffle d’ailleurs face à des entrepreneurs qui, comme ailleurs dans la ville, cherchent à faire grimper le prix de la pierre en repoussant au passage les moins fortunés loin de Manhattan.

En coulisses, Eric Maher, un des conseillers de M. Sliwa, résume sa plateforme en disant que « Curtis n’est à la solde de personne ». « Une fois élu, il ne va rien devoir à des contributeurs intéressés. »

Un populiste assumé

« Pour devenir maire, il faut bien connaître la ville et la ville doit vous connaître, dit Milton Oliver, rencontré au siège des Guardian Angels, à Brooklyn, et c’est ce qui définit Curtis. Il est là pour ceux qui lui demandaient depuis des années de devenir maire. Pas pour ses intérêts personnels. »

Et ce, en assumant parfaitement son caractère populiste, à une époque où l’attribut renvoie pourtant à de nombreuses dérives autoritaires.

« Donald Trump, Steve Bannon, ce sont des nationalistes, dit le candidat républicain, et je ne marche certainement pas sur leurs traces. Mon modèle, c’est plutôt le gouverneur de la Louisiane Huey Long », un populiste démocrate qui a dénoncé durant la Grande Dépression le manque de portée du New Deal pour les travailleurs américains. Il ajoute : « J’ai d’ailleurs en commun avec lui le fait que l’on m’a tiré dessus. Lui, ça a été une fois, et il en est mort. Moi ? Cinq fois, et j’ai survécu. »

Photo: Fabien Deglise Le Devoir Faute de visibilité, Curtis Sliwa fait ce qu’il a toujours fait: sillonner la ville à la rencontre des citoyens pour leur vendre le renforcement de la sécurité dans les rues, dans une ville où le crime est en hausse de 22% depuis mai 2020.

Survivant. Combattant. Déterminé. Curtis Sliwa ne semble toutefois pas intimider l’équipe d’Eric Adams qui, sans crier victoire trop vite, voit dans le républicain une « anomalie passagère » dans le paysage politique de la ville. « Nous avons été habitués à des candidats républicains un peu plus solides et un peu plus fortunés que lui », dit Londel Davis, membre du partidémocrate et organisateur politique d’Adams dans le quartier d’Harlem, en évoquant Michael Bloomberg et Rudy Giuliani, qui ont été les rares républicains à occuper le siège de premier magistrat de la ville. « Bien sûr, nous allons de plus en plus entendre Sliwa à l’approche du scrutin. Mais Eric Adams part avec une longueur d’avance. »

Le manque de suspens explique sans doute qu’aucun sondage n’ait été réalisé à ce jour sur les intentions de vote dans la ville de 19 millions d’habitants. À plus d’un mois des élections, le républicain, lui, garde le cap, en multipliant les apparitions dans la ville, sans égard à la couleur politique des quartiers qu’il visite. « Je vais dans des endroits où les seuls républicains qu’ils ont vus jusqu’à maintenant, c’est Abraham Lincoln sur les billets de 5 $ », ironise-t-il.

Il poursuit également son offensive numérique soutenue par une équipe de campagne jeune et active sur les réseaux sociaux qui s’est prise d’affection pour ce candidat atypique. « Il n’est pas comme les autres », résume Anna Zell, la jeune vingtaine, qui a embarqué dans cette campagne séduite par le programme du candidat. « Il ne fait pas que parler de rupture et de changement. Il l’incarne. »

Des univers numériques où il trouve des oreilles attentives en raison d’un trait de caractère qui y est particulièrement prisé : Curtis Sliwa aime cultiver en public son amour des chats. Il cohabite avec 16 d’entre eux dans le petit studio de l’Upper West Side, donnant sur Central Park, qu’il partage avec sa femme, Nancy.

Mi-septembre, il a d’ailleurs lancé une campagne publicitaire avec la complicité de l’un d’eux, Tuna, pour faire la promotion de son engagement à mettre fin à l’euthanasie des animaux errants attrapés dans la ville. « Cela existe à Austin, au Texas, pourquoi pas ici ? » dit-il en admettant en toute franchise que les chats sont un sujet dépassant les allégeances politiques et dont il pourrait bénéficier.

Depuis son travail de gérant de nuit au McDonald’s de Fordham Road, dans le Bronx, où il a eu l’idée de fonder les Guardian Angels, jusqu’aux ondes de la radio qui ont amplifié sa notoriété dans la ville à partir des années 1990, Curtis Sliwa a changé de vie cinq ou six fois. Pour la septième, c’est désormais en maire qu’il espère se voir. Même si New York semble regarder ailleurs.

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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