La poudrière américaine

Le problème auquel les autorités américaines ont dû faire face le 6 janvier dernier à Washington n’était pas une incapacité à réagir, mais une incapacité à anticiper la menace, selon Martha Crenshaw, professeure à l’Université Stanford.
Photo: Sarah Silbiger Getty images / Agence France-Presse Le problème auquel les autorités américaines ont dû faire face le 6 janvier dernier à Washington n’était pas une incapacité à réagir, mais une incapacité à anticiper la menace, selon Martha Crenshaw, professeure à l’Université Stanford.

Il est assurément arrivé quelque chose d’extraordinaire le 6 janvier dernier à Washington. Mais quoi exactement ? En témoignant mardi devant le Sénat pour jeter un peu de lumière sur ces événements, l’ancien chef de la police du Capitole a parlé de « la pire attaque contre les forces de l’ordre et la démocratie » qu’il ait vue de sa vie. Steven A. Sund a ajouté que « les criminels montés à l’assaut étaient préparés à la guerre ».

L’Américaine Martha Crenshaw qui a pratiquement inventé les études savantes sur le terrorisme en a rajouté à son tour. Professeure à l’Université Stanford, elle a écrit des milliers de pages sur des cas précis, la menace de la terreur nucléaire, les trajectoires des terroristes, les causes de la radicalisation violente et même une encyclopédie en trois volumes sur l’histoire et l’état mondial de la violence politique.

« J’ai étudié le terrorisme pendant plus de 40 ans », résumait la grande spécialiste du noir sujet dans un texte d’opinion publié dans le New York Times avant le début des audiences sénatoriales. « Alors, parlons de ce qui va suivre. Nous avons passé des décennies à surveiller les menaces d’outremer quand nous devions surveiller ce qui se passe plus près de chez nous. Nous pouvons tirer des leçons des expériences du monde entier pour réfléchir à la fois à ce qui pourrait arriver si les groupes d’extrême droite qui ont secoué Washington se tournent vers le terrorisme, et à la manière dont nous réagirons s’ils le font. »

Le problème auquel les autorités ont dû faire face le 6 janvier n’était pas une incapacité à réagir, mais une incapacité à anticiper la menace, a ajouté la professeure Crenshaw. Or, la surveillance et la prévention de la part des autorités donnent maintenant des signes d’organisation.

Il y a quelques jours, à Milwaukee, le président Biden a déclaré que le « terrorisme domestique » représente « la plus grande menace » pesant sur son pays et que les suprémacistes blancs s’avèrent « les gens les plus dangereux » dans ce contexte. La Maison-Blanche a d’ailleurs commandé au directeur du renseignement national, au FBI et au département de la Sécurité intérieure une évaluation des risques du terrorisme provenant de l’intérieur de la république.

« Les États-Unis ont toujours connu un niveau de violence et un niveau de violence politique en particulier plus élevés que d’autres démocraties, soutient Christian Leuprecht, professeur au Collège militaire royal du Canada et à l’Université Queen’s, spécialiste des questions de sécurité et des mouvements terroristes. On est toujours frappé par cette réalité quand on observe cette société de l’extérieur. Le contraste est aussi frappant avec la liberté d’expression presque illimitée aux États-Unis, en tout cas à un niveau qui ne serait pas toléré ailleurs. »

Une période « dangereuse »

Un rapport publié en octobre par le Centre des études internationales et stratégiques (CSIS) a établi que les groupes suprémacistes ont été responsables des deux tiers des quelque 61 menaces (planifiées ou réalisées) des huit premiers mois de l’an dernier aux États-Unis. En quinze ans, ces attaques ont fait autant de morts que les actes terroristes liés à l’islamisme violent (106 victimes par rapport à 119), sauf qu’un seul attentat de ce dernier groupe, celui du Pulse Nightclub à Orlando en 2016, cumule 41 % des victimes totales.

Les précédents tragiques ne manquent donc pas. On commémorait, il y a quelques mois, le centenaire de l’attaque de Wall Street à la voiture piégée qui a fait 30 morts et dix fois plus de blessés. L’attentat d’Oklahoma de 1995 par un autre véhicule piégé a fait 168 morts et 680 blessés. Le responsable de l’acte terroriste le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001 était un sympathisant de la mouvance des miliciens anarchistes de droite qui pullulent encore dans le pays.

« Nous sommes confrontés à une période plus dangereuse que celle que nous avons connue à Oklahoma City à l’époque », a déclaré lundi devant la Commission judiciaire du Sénat Merrick Garland, procureur général des États-Unis, en expliquant l’enquête en cours sur l’assaut du 6 janvier. Le nouveau ministre de la Justice désigné par Joe Biden avait supervisé l’enquête sur l’attentat de 1995.

Le professeur Leuprecht note que dans la tradition sociopolitique américaine, les menaces perçues viennent toujours de l’extérieur. Dans cette perspective (disons) paranoïaque, la république serait menacée par l’immigration (ou certains groupes d’immigrants), la drogue importée ou le communisme par exemple.

« Mais avec l’événement du 6 janvier, il est bien difficile de blâmer un ennemi extérieur pour la dérive violente qui semble plus à risque aux États-Unis que dans d’autres démocraties, dit-il. Ce qu’on a vu ce jour-là témoigne d’un État faible finalement, en tout cas d’un État incapable d’agir pour contrer la violence. C’est très étonnant. »

La colère gronde

Samuel Tanner, professeur de criminologie de l’Université de Montréal, spécialiste de l’extrême droite et de l’activisme radical en ligne, souligne que ces événements ont aussi montré a contrario la capacité d’organisation des groupes violents. « Le terrorisme présuppose des organisations et des ressources. Avec ce qui s’est passé le 6 janvier, tout porte à croire qu’on s’approche de cette menace. Mais on aurait tort de penser que toutes les mouvances extrémistes fonctionnent de la même manière avec un objectif qui les unit. »

Il cite deux exemples concrets, celui des Proud Boys, défini comme groupe terroriste par Ottawa qui l’a ajouté récemment à la liste comprenant déjà al-Qaïda ou al-Shabab, et celui des Oath Keepers, qui prônent ouvertement la résistance contre le gouvernement fédéral.

« Les Proud Boys ont comme vertu de fédérer des personnes qui y trouvent un sentiment de communauté. C’est un boys' club misogyne. Le fait de l’identifier comme terroriste a le mérite de dire que les sympathisants pourront faire face à de sérieux problèmes. C’est un groupe préoccupant, certes, mais moins que les Oath Keepers. Là, on a affaire à d’anciens militaires, d’anciens spécialistes du renseignement. Ses membres se préparaient et se tenaient prêts dès novembre en attendant que Trump leur donne des coudées franches. »

Lui et son collègue Christian Leuprecht pointent à ce propos vers un article du début du mois du magazine The Atlantic de deux professeurs de l’Université de Chicago qui ont passé au peigne fin le profil de 193 personnes arrêtées le 6 janvier.

« L’article fait un portrait très inquiétant, explique le professeur Tanner. On y voit des pères de famille, des chefs d’entreprise. On n’y voit pas des laissés pour compte, des marginaux comme ceux que j’ai rencontrés avec des collègues dans nos enquêtes sur l’extrémisme au Canada. Il y a donc une colère très profonde dans la société américaine qui me semble préoccupante. »

Quelque chose gonfle depuis avant le 6 janvier mais quoi ? « Je ne voudrais pas dire qu’on est au-delà du terrorisme et près d’une guerre civile, je ne suis pas devin. Mais c’est très préoccupant », conclut le professeur Tanner.

« C’est une situation complexe », complète le professeur Leuprecht. « On n’est pas juste face à une menace extérieure assez facile à identifier. On n’est pas non plus face à une menace terroriste planifiée par des petits groupes extrémistes. On se retrouve avec une violence politique portée par des gens ordinaires, une menace de violence élevée soutenue par une masse de sympathisants. C’est extrêmement troublant. »

 

Virus de la grippe et cancer nazi

La pandémie stimule les réactions et les interprétations extrémistes, complotistes et délirantes relayées et amplifiées par le militantisme numérique. QAnon, ça vous dit quelque chose ? En fait, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Une étude de la Fed, la banque fédérale américaine (oui, oui), a montré que la catastrophe mondiale de la grippe espagnole (1918-1919) a favorisé la croissance du nazisme des années plus tard. Le rapport portant sur le vote d’une soixantaine de villes en Allemagne dans l’entre-deux-guerres montre que, si le vote communiste a décliné dans les régions les plus affectées par la pandémie, ces mêmes zones ont gonflé leur appui au parti national-socialiste aux élections de 1932 et 1933. Près de 290 000 Allemands sont morts du virus il y a un siècle, dont une bonne proportion de jeunes. L’analyse de la Fed avance que la tendance à rejeter la faute de l’épidémie sur les étrangers a pu contribuer à la croissance de l’extrémisme de droite.