Un vote secret pour condamner plus facilement Donald Trump?

Le leader de la minorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell avait initialement reconnu que le rôle de l’ancien président dans les émeutes du 6 janvier pourrait être passible de destitution. Il est depuis revenu à voter contre la tenue du procès.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Le leader de la minorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell avait initialement reconnu que le rôle de l’ancien président dans les émeutes du 6 janvier pourrait être passible de destitution. Il est depuis revenu à voter contre la tenue du procès.

Le crime est évident. Mais la sanction est loin d’être acquise.

Cette semaine, en deux jours de plaidoyer lors du deuxième procès en destitution de Donald Trump, les démocrates qui instruisent la poursuite ont fait une démonstration convaincante de l’implication de l’ancien président des États-Unis dans l’insurrection du Capitole, le 6 janvier dernier. Vidéo de ses troupes confirmant suivre ses ordres et tweets du milliardaire remerciant ses fidèles pour l’attaque à l’appui.

Les mots et les images semblent d’ailleurs avoir ébranlé plusieurs certitudes dans le camp républicain, comme en témoigne l’entrevue publiée vendredi par le magazine Politico de l’ancienne ambassadrice américaine aux Nations unies Nikki Haley, une proche de l’ex-occupant de la Maison-Blanche. Elle y rompt pour la première fois avec Donald Trump, en admettant publiquement que ce jour-là, il est allé trop loin.

« Il a emprunté un chemin qu’il n’aurait pas dû prendre, et nous n’aurions pas dû le suivre. Nous n’aurions pas dû l’écouter, a dit l’ancienne gouverneure de la Caroline du Sud, dont les ambitions présidentielles pour 2024 ne sont un secret pour personne. Et nous ne pouvons pas laisser cela se reproduire. »

« Ils ont fait un bon travail », a admis le sénateur républicain de la Floride, Marco Rubio, en parlant des responsables de la poursuite. L’homme défend pourtant bec et ongles Donald Trump depuis l’attaque du 6 janvier. « Les faits sur ce qui s’est passé et sur la nature de ce qui s’est passé ne sont pas remis en question. Mais est-ce qu’une destitution est appropriée pour quelqu’un qui n’est plus en fonction ? Je ne pense pas. Et je pense que cela créerait un dangereux précédent. »

Coupable sans être reconnu coupable. Voilà l’autre chemin que se prépare à suivre Donald Trump, dont l’issue du deuxième procès en destitution semble, malgré la violence des faits exposés cette semaine, être jouée d’avance. À moins qu’un vote secret des sénateurs, appelé au terme des plaidoyers des deux camps, ne vienne brouiller les cartes et faciliter la reconnaissance d’une culpabilité que la grande majorité des élus républicains à la Chambre haute peinent toujours à formuler à visage découvert.

Pas une option « sage »

« S’il y avait un vote secret, Donald Trump serait plus susceptible d’être condamné », admet en entrevue au Devoir Eugene D. Mazo, professeur de droit à la University of Louisville au Kentucky, un État représenté au Sénat par Mitch McConnell, leader de la minorité républicaine. Après avoir reconnu que le rôle de l’ex-président dans les émeutes du 6 janvier serait passible de destitution, McConnell est revenu depuis à ses lignes de défense habituelles de l’homme fort de son parti, en votant contre la tenue de ce procès mardi dernier.

« Mais même s’il est possible, ce vote ne serait toutefois pas sage, ajoute M. Mazo. Les décisions des sénateurs doivent être publiques pour permettre aux électeurs de savoir de quel côté ils penchent. »

L’idée d’un vote secret a été lancée il y a quelques semaines par l’ancien secrétaire au Travail et commentateur politique Robert Reich qui, sur Twitter, a estimé que ce cadre procédural assurerait la « sécurité des sénateurs » tout en leur permettant de « voter en leur âme et conscience ».

Il permettrait ainsi aux républicains de surmonter la peur des sanctions. Autant de l’ex-président que de ses partisans, qui, le jour de l’insurrection, étaient déterminés à arrêter des élus et ont appelé à la pendaison de l’ancien vice-président Mike Pence, rabroué par Donald Trump pour sa participation à la certification du vote reconnaissant la victoire de Joe Biden.

La violence des insurgés, tout comme leur affiliation à des groupes paramilitaires armés et suprémacistes blancs radicalisés, a été largement portée au grand jour dans les deux premiers jours du procès. De plus, l’influence de Donald Trump, tout comme celle de sa base électorale sur le Parti républicain est encore très forte, menaçant des carrières politiques auxquelles plusieurs sénateurs, qui soutiennent toujours l’ex-président malgré l’évidence des faits, ne veulent pas renoncer.

« Même si je pense que M. Trump est coupable et qu’il devrait être condamné, je crois aussi qu’un vote secret ne serait pas approprié, dit Frank Bowman, professeur de droit à la University of Missouri, joint à Columbia. Cette mise en accusation est un processus politique dans lequel la branche législative du gouvernement est appelée à juger le chef du pouvoir exécutif. Dans une démocratie, l’électorat doit savoir comment ses représentants ont voté sur une question aussi grave que celle-là. »

Ambivalences

17 sénateurs républicains doivent voter avec les 50 démocrates pour condamner l’ancien président. Mardi, à peine 6 républicains ont brisé les rangs pour appuyer la motion reconnaissant la constitutionnalité de ce procès en destitution.

« Plusieurs sénateurs républicains, dont Mitt Romney de l’Utah ou Ben Sasse du Nebraska, ont déjà exprimé une position très claire contre Donald Trump, résume la politologue Julia Hellwege de la University of South Dakota. Un vote secret ne devrait pas toutefois en amener un plus grand nombre à les suivre, car les sénateurs vont voter, probablement, en combinant leur conscience aux attentes de leur circonscription, en cherchant surtout à ne pas nuire à leur réélection. »

Conscience et partisanerie. Le cocktail conduit tout droit aux ambivalences qui se sont exprimées toute la semaine et jeudi en particulier après la mise en garde lancée aux sénateurs par le représentant démocrate de la Californie, Ted Lieu, pour qui, à la lecture des événements du 6 janvier, le plus préoccupant n’est pas que Donald Trump se représente un jour, mais qu’« il se représente et perde ». Une perspective qui, à elle seule, devrait justifier la destitution, selon lui.

Rappelons qu’une condamnation de l’ancien président pourrait déclencher par la suite un vote du Sénat pour le rendre inéligible dans le futur.

« J’ai noté cette déclaration », a dit le républicain Mike Rounds, du Dakota du Sud, visiblement frappé par l’acuité du propos de Ted Lieu. Le Washington Post a rapporté ses propos. « Je sais que plusieurs de mes collègues l’ont fait. Mais encore une fois, le problème que nous avons, c’est de faire ce que la Constitution ne nous permet pas : c’est-à-dire condamner un simple citoyen », a-t-il ajouté pour justifier un vote qui risque de disculper le milliardaire autoproclamé.

La sénatrice de l’Alaska, Lisa Murkowski, qui a appuyé la procédure en destitution mais n’a pas encore décidé avec quel camp elle va voter au terme du procès, estime pour sa part que le sort de Donald Trump est déjà joué, peu importe qu’il soit condamné ou pas. « Après toute l’histoire déballée devant les Américains cette semaine, je ne vois pas comment Donald Trump pourrait être élu à la présidence à nouveau », a-t-elle dit mercredi en sortant du Sénat, où un montage poignant des événements du 6 janvier venait d’être présenté aux sénateurs.

Une indécision aux accents d’hypocrisie que plusieurs démocrates ne souhaitent d’ailleurs pas voir disparaître dans un vote secret, estime Julia Hellwege, car « ils veulent que les républicains soient tenus publiquement responsables de leur vote », assure-t-elle. Peu importent les contradictions qu’il exprime.

Un vote qui pourrait se produire dimanche en fin de journée au plus tôt, ou au début de la semaine prochaine au plus tard.

 

La défense de Trump demande son acquittement dans un procès «injuste»

Washington — Un procès « injuste », un acte de « vengeance politique » : les avocats de Donald Trump ont demandé vendredi l’acquittement de l’ancien président en qualifiant d’« absurde » son renvoi devant le Sénat des États-Unis pour « incitation à l’insurrection » au Capitole. « Soyons clairs, ce procès ne porte pas uniquement sur Donald Trump : il vise à faire taire et à interdire les discours que la majorité n’aime pas », a déclaré Me Bruce Castor, en bouclant l’exposé de la défense largement centré autour de la liberté d’expression. Les procureurs démocrates, qui réclament l’inéligibilité pour l’ancien président, veulent « éliminer un adversaire politique », a-t-il lancé aux sénateurs, juges et jurés dans ce procès historique qui pourrait se terminer dès ce week-end. Usant des mêmes armes que les procureurs démocrates, les avocats du milliardaire républicain ont diffusé de nombreuses vidéos pour rappeler que leur client s’était régulièrement présenté comme le protecteur de « la loi et de l’ordre », mais aussi que ses opposants ont eux-mêmes fréquemment tenu des discours enflammés. Dénonçant « l’hypocrisie » de l’accusation, ils ont notamment diffusé un film d’une dizaine de minutes dans lequel toutes les figures du Parti démocrate promettent de « se battre », selon des extraits. Ce terme fait partie de « la rhétorique politique ordinaire utilisée par tous les partis depuis des centaines d’années », a plaidé Michael van der Veen. Elle est « devenue excessive », mais elle est protégée par le premier amendement de la Constitution qui garantit la liberté d’expression, a-t-il ajouté.

Agence France-Presse