Un procès en destitution pour que la vérité triomphe des croyances

Il n’y avait pas foule lundi matin sur la Black Lives Matter Plaza de Washington, ouvrant sur une Maison-Blanche complètement barricadée. Mais il y avait Gail Johns, avec son caniche, venue prendre un égoportrait, sur cette avenue nouvellement baptisée en l’honneur du combat des Afro-Américains pour l’égalité, « pour l’envoyer à [sa] famille ».

« Trump va encore s’en sortir, a laissé tomber la femme dans la soixantaine. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas tenir son procès en destitution. »

C’est mardi qu’il s’ouvre devant le Sénat. L’ex-président américain est accusé d’incitation à l’insurrection cette fois.

« Il a agi au grand jour en demandant à ses partisans d’attaquer le Capitole et la démocratie américaine [le 6 janvier dernier]. » Ce sont les faits reprochés enchâssés dans l’acte d’accusation que la Chambre des représentants a voté dans les jours suivant l’émeute. « Il doit être tenu pour responsable. Sinon, quelle image cela va-t-il envoyer à mes petits-enfants ? » a-t-elle ajouté.

Lundi, la défense du milliardaire autoproclamé a donné un autre ton aux débats à venir en qualifiant de « théâtre politique » la tenue de ce procès en destitution, dont elle remet fermement en question la constitutionnalité, en raison de la fin du mandat de Donald Trump le 20 janvier dernier.

Dans un mémoire, déposé en matinée, les avocats de l’ex-président invoquent le premier amendement de la Constitution, sur la liberté d’expression, pour le disculper des conséquences du discours prononcé devant ses fidèles juste avant l’attaque du dôme de la démocratie américaine.

« Toujours disposés à ne pas laisser une “bonne crise” être gaspillée, les dirigeants démocrates sont incapables de comprendre que tout ne peut pas toujours être imputé à leurs adversaires politiques », estiment les avocats de Donald Trump, qui accusent le parti désormais au pouvoir de « tentative de faire taire un opposant politique ». Le procès en destitution n’est, selon eux, qu’une manière d’exploiter à des fins partisanes le « sentiment d’horreur et de confusion qui s’est abattu sur tous les Américains de tout l’éventail politique en voyant la destruction du Capitole le 6 janvier par quelques centaines de personnes à peine ».

Sur les 50 sénateurs républicains élus au Sénat, 17, en plus des 50 démocrates, vont devoir condamner Donald Trump pour mener à sa destitution. Un scénario plus qu’incertain au lendemain de l’appui reçu par l’ex-homme fort de Washington d’une majorité d’élus républicains à la chambre haute, qui ont confirmé leur intention de le soutenir.

« Si être tenu pour responsable, c’est être destitué par la Chambre et être déclaré coupable par le Sénat, la réponse est non », a dit le sénateur républicain Roger Wicker du Mississippi dimanche sur les ondes d’ABC. Ce procès a été qualifié par son collègue Rand Paul, du Kentucky, de « farce » avec « zéro chance d’inculpation ». Il estime que l’appel à « lutter farouchement » lancé par Donald Trump à ses partisans, la journée du 6 janvier, et ce, contre une fraude électorale fabulée, n’était dans les faits qu’un « langage figuré ».

Des preuves contre le cynisme

« Même si le résultat semble prédéterminé en raison du vote des républicains, le Sénat ne devrait pas prendre ce procès à la légère, estime en entrevue Christopher Nichols, directeur du Center for the Humanities à l’Oregon State University. C’est sa responsabilité démocratique d’exposer ce qui s’est passé lors de l’assaut historique et épouvantable contre le Capitole, mais aussi de révéler au peuple américain quel rôle, le cas échéant, le président Trump a joué dans ces événements odieux. »

Cinq personnes ont perdu la vie dans cette attaque visant à empêcher la certification du vote de novembre dernier qui reconnaissait la victoire de Joe Biden.

« Bien qu’une condamnation de l’ex-président soit improbable, la preuve de son rôle évident dans le soulèvement illégal et meurtrier du 6 janvier contre le gouvernement et la Constitution des États-Unis doit être soumise à la nation et au monde pour établir son infâme héritage et tenter de rétablir l’image des États-Unis, comme le phare de la démocratie dans le monde », ajoute Barbara A. Perry, directrice des études présidentielles (Presidential Studies) au Miller Center de l'Université de la Virginie et spécialiste de l’histoire de la présidence des États-Unis.

À une époque où les réalités « alternatives » sont devenues le carburant de mouvements politiques, comme celui qui soutient en partie Donald Trump sur la base d’une fraude électorale qui n’a jamais été démontrée et de théories complotistes farfelues, ce procès doit également servir de lieu pour consacrer la véracité des faits, estime le politicologue John M. Carey, vice-doyen de la Faculté des sciences sociales du Dartmouth College au New Hampshire. « Je m’attends à ce que des preuves assez convaincantes soient présentées sur la violence perpétrée par les insurgés » et sur l’implication de l’ex-président, dit-il, tout en espérant que ces faits éclaireront aussi les contradictions et le cynisme des républicains.

C’est ce que l’équipe de destitution de la Chambre des représentants compte d’ailleurs faire, comme elle l’a réitéré lundi dans des documents soumis au Sénat. Selon elle, l’ex-président a « trahi le peuple américain » et ce, sans « excuse valable » et de manière « indéfendable ».

« Son incitation à l’insurrection contre le gouvernement des États-Unis — qui a perturbé le transfert pacifique du pouvoir — est le crime constitutionnel le plus grave jamais commis par un président », estiment les démocrates. Leur argumentation doit reposer sur une série de vidéos témoignant de la détermination violente du mouvement des insurgés et révélant les paroles de plusieurs d’entre eux qui reconnaissent, au cœur de l’action, agir à la demande de leur président.

« Avec cette destitution, le Parti républicain va être loin de pouvoir résoudre la guerre civile interne qui fait rage actuellement en son sein », estime John M. Carey. Depuis le départ de Donald Trump, deux factions s’opposent : l’une, craignant l’influence néfaste de l’ex-président sur leur avenir politique et refusant de le condamner. L’autre, appelant à le destituer et à rompre avec la logique du mensonge dans laquelle il a fait entrer le parti.

« Les républicains espèrent mener la majeure partie de cette lutte loin des yeux du public, mais avec ce procès, les démocrates veulent aussi les forcer à tenir ce débat publiquement », conclut-il.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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