Une fin de règne aux allures de sortie de route pour Donald Trump

Depuis plusieurs semaines, Donald Trump n’a pris part à aucune rencontre officielle sur la gestion d’une des crises sanitaires les plus importantes que traverse son pays ni témoigné d’un réel engagement dans cette guerre.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Depuis plusieurs semaines, Donald Trump n’a pris part à aucune rencontre officielle sur la gestion d’une des crises sanitaires les plus importantes que traverse son pays ni témoigné d’un réel engagement dans cette guerre.

À en croire son agenda quotidien, Donald Trump n’aurait pas une minute à lui alors que son mandat présidentiel s’achève officiellement mercredi prochain.

Depuis le retour des Fêtes, le document indique en effet chaque jour que le « président Trump va travailler de tôt le matin à tard le soir. Il va faire beaucoup d’appels et avoir beaucoup de rendez-vous », sans donner toutefois plus de détails, contrairement à l’usage. Une entrée étrangement laconique pour une fin de règne tout aussi étrange et qui depuis plusieurs semaines témoigne surtout d’une autre réalité. Celle d’un président en perte totale de contrôle, loin d’être bien installé dans le fauteuil de son Bureau ovale pour fignoler les ultimes dossiers de sa présidence, préparer la transition et soigner par le fait même sa sortie.

« C’est sans aucun doute la pire fin d’une présidence dans l’histoire des États-Unis, résume en entrevue Kenneth Lachlan, directeur du Département de communication de l’Université du Connecticut. Depuis les élections, Donald Trump n’a finalement montré que très peu d’intérêt à gouverner. Il n’a utilisé sa fonction que pour essayer de saper la confiance du public dans les résultats des élections. Il a incité ses partisans à une insurrection armée. Et quand il a eu l’occasion d’appeler au calme, il a plutôt décidé de rester silencieux ».

« La manière dont Donald Trump est en train de négocier son départ va être dommageable pas seulement pour le pays, mais également pour lui, renchérit le spécialiste en image et en communication de crise Josh Bentley, professeur à la Texas Christian University, joint à Dallas par Le Devoir cette semaine. En ayant refusé d’être élégant dans la défaite, il s’assure ainsi que personne ne se souviendra de lui avec affection ».

Le 7 novembre dernier, Donald Trump a donné le ton de ses 60 derniers jours à la présidence en restant sur le terrain de golf d’un de ses clubs à Sterling, en Virginie, alors que la victoire de Joe Biden était officiellement reconnue par les instances électorales américaines. Il y est d’ailleurs retourné le lendemain, fuyant ainsi la réalité d’une défaite qu’il a niée avec passion, avant d’être forcé de l’admettre, la semaine dernière, après l’insurrection du Capitole qu’il a lui-même induite par des propos incendiaires sur le vol supposé des élections du 3 novembre dernier et par un appel sans équivoque à une démonstration de force de ses troupes contre le pouvoir législatif américain.

Dans un de ses rares messages vidéo écrits d’avance, le 45e président des États-Unis y a en effet, pour la première fois depuis les résultats du vote, admis la défaite, en annonçant son départ et en promettant une passation ordonnée du pouvoir.

Trop peu, trop tard et sans réelle conviction d’ailleurs : une semaine plus tard, il qualifiait de « totalement appropriées » ses déclarations qui ont mené à l’attaque sanglante de la cathédrale de la démocratie américaine, préférant ainsi, une fois de plus, commenter sa propre existence, plutôt que celles de milliers d’Américains bouleversés par la pandémie de coronavirus, dont il n’a jamais vraiment publiquement admis l’existence.

Une absence remarquée

Depuis plusieurs semaines, Donald Trump n’a pris part en effet à aucune rencontre officielle sur la gestion d’une des crises sanitaires les plus importantes que traverse son pays ni témoigné d’un réel engagement dans cette guerre, alors que l’épidémie s’est emballée de manière dramatique dans plusieurs États. Le pays est sur le point de franchir la barre symbolique des 400 000 morts de la maladie, dans l’indifférence affichée d’un président qui s’est replié dans la Maison-Blanche d’où il regarde la télévision, partageant son temps entre la salle à manger privée du Bureau ovale et l’étage résidentiel où il habite.

« Donald Trump est la victime de son propre orgueil, de son profond sentiment d’injustice et de son narcissisme », explique au Devoir W. Joseph Campbell, professeur de communication de l’American University de Washington, D.C., tout en comparant la sortie de ce président à celle, peu glorieuse, de Richard Nixon en 1974, dans la foulée du Watergate, ou encore à celle encore plus sinistre de James Buchanan au milieu du XIXe siècle. « Au moment où il a quitté ses fonctions, en mars 1861, pas moins de sept États du Sud avaient fait sécession, dit-il. Le pays s’effondrait littéralement. »

« Après avoir perdu les élections, le président Trump a eu l’occasion de quitter la Maison-Blanche la tête haute, en célébrant des réalisations telles que le vaccin contre la COVID-19, les progrès géopolitiques au Moyen-Orient ou encore le dynamisme économique prépandémique alimenté par sa réforme fiscale », a dit le républicain Michael Steel, ex-assistant de l’ancien président de la Chambre des représentants, John Boehner, cité par l’Associated Press. « Mais au lieu de cela, il a choisi de se vautrer dans l’illusion et l’amertume, laissant comme images déterminantes de sa présidence celle d’une foule meurtrière attaquant le Capitole des États-Unis. »

Cette tragédie, érigée minutieusement, pièce par pièce, par son goût prononcé pour l'affrontement, par son esprit revanchard, par un culte sans borne du mensonge et par une promotion radicale des réalités alternatives, depuis le début de son mandat, va d’ailleurs le faire entrer dans les livres d’histoire comme le seul président américain à avoir fait face à deux procédures en destitution à ce jour. Et ce, en un seul mandat à peine.

L’acte de cette deuxième accusation, qui évoque l’incitation à l’insurrection par un président en fonction, a été adopté cette semaine par la Chambre des représentants. Dix élus républicains ont voté pour. Le procès en destitution doit se poursuivre au Sénat à partir de la semaine prochaine.

Un dirigeant horrible

« Les événements des derniers jours ont dépassé les bornes, y compris pour Donald Trump », qui n’a cessé depuis le début de sa présidence d’aller au-delà des limites légales, politiques, sociales, liées à sa fonction, résume Larry Mullen, professeur à l’École de politique publique et de leadership de l’Université du Nevada, joint à Las Vegas. « Il aura eu un manque d’empathie pour les autres jusqu’au bout de son mandat. C’est un dirigeant horrible qui n’aura eu de la considération que pour lui-même et qui aura refusé d’admettre la responsabilité de ses actes, y compris les plus terribles. Il quitte sa fonction dans la honte, alors qu’il aurait surtout dû finir menotté. »

Dans la honte, mais aussi en créant le vide autour de lui, à en juger par la liste grandissante des démissions au sein de son gouvernement et de son cabinet. Amorcées dans les premiers jours de l’année 2021, elles se sont accentuées au lendemain des émeutes de Washington, qui ont entraîné cinq personnes dans la mort. Une dizaine de personnes ont quitté prématurément leur poste avant le 20 janvier prochain, dont les secrétaires au Transport, Elaine Chao, et à l’Éducation, Betsy DeVos. « Les événements des derniers jours m’ont troublée à un point tel que je ne peux pas les mettre de côté », a dit la première. « L’effet de votre rhétorique sur les émeutes ne fait aucun doute, a écrit l’autre au président, et c’est, pour moi, un point d’inflexion. »

L’ancien chef de cabinet de Donald Trump Mick Mulvaney, représentant des États-Unis en Irlande du Nord, a également démissionné, affirmant ne plus pouvoir représenter ce gouvernement après les émeutes nourries par la rancœur du président.

Cette semaine, l’onde de choc a atteint les affaires du milliardaire autoproclamé, la Deutsche Bank, un fidèle prêteur des entreprises de Donald Trump, ayant annoncé qu’elle va prendre ses distances de l’empire financier du futur ex-président. La Ville de New York a rompu également ses liens d’affaires avec la Trump Organization, alors que la Professional Golfers’ Association (PGA) a annulé la tenue d’une épreuve de son championnat sur un des terrains possédés par le magnat de l’immobilier au New Jersey, en 2022, en signe de contestation.

N’empêche, malgré cet effondrement, Donald Trump envisage un départ spectaculaire de la Maison-Blanche mercredi, avec avion et hélicoptère présidentiels qui vont le conduire en Floride, où il devrait déménager autant sa personne que son amertume. Tapis rouge et salve de fusils pour saluer son départ seraient au programme de la cérémonie d’adieu qu’il a commandée.

Une finale en parfaite cohérence avec les quatre années de sa présidence. « Trump croit qu’il est aimé parce que c’est un battant qui riposte toujours aux attaques, dit Josh Bentley. Il doit maintenir cette image, en n’abandonnant jamais, même s’il a tort. Et c’est ce qu’il fait », se maintenant ainsi, comme il l’a toujours fait, au centre de l’attention, y compris lorsque le sol se dérobe sous ses pieds.

6 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 16 janvier 2021 07 h 30

    La note d'Obama à Trump

    «C'est à nous [les présidents] de laisser les outils de la démocratie en aussi bon état que nous les avons trouvés». (it’s up to us to leave those instruments of our democracy at least as strong as we found them).
    Trump est ce salaud qui laisse ses détritus derrière lui, habitué qu'il est d'avoir des serviteurs pour les ramasser. Il a infecté les services l'Éata avec ses suiveux, en particulier Kash Patel à la CIA, dans l’espoir d’un coup pour renverser les résultats de l’élection. Heuresement, les dirigeants de la CIA ont protesté vigoureusement.

    Des gens ont perdu la vie, leur emploi ou seront emprisonnés pour avoir suivi leur guru qui les jettera comme il a jeté le pathétique Giuliani.
    «This Cult Is Ruining People's Lives» The Bulwark, 15 janvier.
    Les républicains paient leur pari faustien par la division, comme le souligne Rick Wilson, ex-stratège républicain.
    «Everything Trump Touches Dies: A Republican Strategist Gets Real» août 2018

  • Pierre Rousseau - Abonné 16 janvier 2021 10 h 38

    Et la mafia russe ?

    Il y avait des allégations au début de sa présidence qu'il était surtout financé par la mafia russe. L'article mentionne la Deutsche Bank mais qu'en est-il des allégations sur la mafia russe ? Y aura-t-il des suites à ces allégations ou ne sont-ce que des allégations mensongères ?

  • Benoit Gaboury - Abonné 16 janvier 2021 11 h 24

    Excellent article.

  • Hélène Lecours - Abonnée 16 janvier 2021 12 h 32

    Le culte

    Oui, c'est ça le problème. Trump peut entretenir un culte de sa personne parce que ça marche.
    Ca marchait avec son paternel et ça marche avec soixante millions d'Américains, en supposant que ses supporteurs diminuent en nombre. On a le culte qu'on peut et il y a des cultes plus dangereux que d'autres: les plus concrets, les plus immédiats, ceux dont le Dieu (ou le représentant de ce dernier) est vivant, ici et maintenant. C'est un culte très primaire manifestement. Un culte qui permet la violence, de surcroit et le mensonge comme arme de destruction massive. Voilà bien ce à quoi nous assistons chez nos voisins du Sud. Il faudra aller voir les racines de cette maladie, de type endémique sans vouloir comparer.

  • Hélène Tremblay - Abonnée 16 janvier 2021 21 h 10

    Indiscutablement coupable de crime contre l'humanité

    Ce que j'espère que l'Histoire retiendra de Trump : l'homme par qui au moins 500 000 personnes auront perdu la vie sous son règne, notamment en conséquence de son attitude irresponsable. Bien sûr, morts il y aurait eu dans un scénario de gestion correcte de la crise, mais au moins ne pourrait-on pas accuser son odieuse indifférence et son déni méprisant.
    Une salve de fusils, vous dites? Je ne peux réprimer ce fantasme...
    Hélène Tremblay