Une victoire démocrate à l’ombre de l’héritage du Dr King en Géorgie

Jon Ossoff et Raphael Warnock l’ont chacun emporté au terme d’une course serrée en Géorgie.
Photo: Jessica McGowan Agence France-Presse Jon Ossoff et Raphael Warnock l’ont chacun emporté au terme d’une course serrée en Géorgie.

En cette journée historique qui a vu un ancien État esclavagiste élire un homme noir pour le représenter au Sénat, Chandra Abbott s’est posée quelques minutes avec ses enfants et sa mère à l’ombre de l’église baptiste Ebenezer dans le quartier Sweet Auburn, à Atlanta.

« Ma fille fait un projet scolaire sur le Dr King. On est venus lui montrer l’histoire du quartier, notre histoire », explique-t-elle en prenant quelques clichés de sa fille aux côtés d’une photo de Martin Luther King Jr., figure emblématique de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis.

« J’ai assisté aux messes du Dr King, et aussi à celles du révérend Warnock [à l’église Ebenezer] », glisse à ses côtés sa mère, Mattie Coleman, en cette fin d’après-midi du mois janvier. « Le révérend Warnock est un homme très intelligent et très travaillant », assure-t-elle.

Dans la nuit de mardi à mercredi, Raphael Warnock est devenu le premier sénateur afro-américain à être élu en Géorgie. Un renversement de l’histoire et des structures de pouvoir que le pasteur démocrate n’a pas manqué de souligner peu après sa victoire : « Parce que ce sont les États-Unis, les mains âgées [de ma mère] de 82 ans qui ramassaient le coton d’un producteur ont pu se rendre aux urnes pour choisir son plus jeune fils pour devenir un sénateur américain. » Aux États-Unis, « tout est possible, et c’est pourquoi j’aime tant ce pays », a ajouté l’homme de 51 ans quelques heures plus tard sur les ondes de CNN.

Celui qui prêche depuis 14 ans à l’église baptiste Ebenezer, où officiait Martin Luther King Jr., a d’ailleurs annoncé qu’il souhaitait continuer à présider les messes tous les dimanches pour maintenir ce contact intime avec le peuple américain.

« Il a passé sa vie à écouter ses paroissiens. J’espère qu’il va amener leurs histoires et amplifier la voix [des pauvres et des exclus] dans les hauts lieux de pouvoir », a souligné Hannah Petersen, une résidente de Los Angeles, venue passer les derniers jours à Atlanta pour faire du porte-à-porte afin de soutenir les candidats démocrates au deuxième tour de l’élection sénatoriale. « Aujourd’hui, je suis venue marcher dans les pas de grands leaders qui se sont battus pour que ceci puisse un jour être possible. »

Des pas qui sont immortalisés physiquement et symboliquement sur le site historique national Martin Luther King Jr., situé tout juste à côté de l’église Ebenezer. Un parc dédié à l’héritage de celui qui a inspiré le mouvement des droits civiques avec ses paroles « I have a dream », à sa lutte pour l’égalité raciale et au mouvement de non-violence. « Ici, je ressens beaucoup d’espoir dans un moment de l’histoire où il y a beaucoup de division. Ça me fait du bien de savoir qu’un sénateur va prêcher pour la paix plutôt que d’encourager notre peuple à s’entre-déchirer », a laissé tomber Jerry Clark, croisé à l’entrée du parc, alors que les images de l’insurrection survenue à Washington commençaient à déferler.

Un Sénat démocrate

Plus tard en après-midi mercredi, on apprenait que le deuxième poste de sénateur qui était également jeu en Géorgie était remporté par le démocrate Jon Ossoff. Après le dépouillement de 98 % des bulletins de vote, Raphael Warnock a remporté 50,6 % des voix contre son opposante, la sénatrice républicaine sortante Kelly Loeffler, alors que Jon Ossoff est venu à bout de son rival, le sénateur républicain sortant David Perdue, en mettant la main sur 50,4 % des voix. À 33 ans, le producteur audiovisuel Jon Ossoff est ainsi devenu le plus jeune élu au Sénat américain depuis l’élection de Joe Biden en 1973.

Cette double victoire en Géorgie permet au parti du président désigné, Joe Biden, de serrer entre ses mains les rênes des pouvoirs exécutif et législatif. Après quatre années au pouvoir, Donald Trump a ainsi fait glisser des rangs républicains la présidence, la Chambre des représentants et maintenant le Sénat.

Ici, je ressens beaucoup d’espoir dans un moment de l’histoire où il y a beaucoup de division. Ça me fait du bien de savoir qu’un sénateur va prêcher pour la paix plutôt que d’encourager notre peuple à s’entre-déchirer

 

Dans le centre-ville désert d’Atlanta, Jesus Bastardo s’est réjoui d’apprendre que le chemin que Joe Biden devra emprunter pour mettre en œuvre son programme politique sera facilité. « La priorité du gouvernement devrait maintenant être de s’occuper de la pandémie, d’aider les entreprises en difficulté et d’envoyer des chèques pour soutenir les familles américaines », a-t-il mentionné.

Un vœu, porté par bien des électeurs démocrates, auquel Joe Biden et Jon Ossoff ont tous deux fait écho mercredi. Dans un communiqué, le président désigné a déclaré que les électeurs de la Géorgie « veulent de l’action face aux crises que nous traversons. Sur la COVID-19, sur le soutien économique, sur le climat, sur la justice raciale, sur le droit de vote et sur tant d’autres sujets. Ils veulent que nous avancions, mais que nous avancions ensemble ». De son côté, le jeune sénateur a appelé à l’unité du pays « pour vaincre le virus et fournir rapidement un soutien financier aux Géorgiens et au peuple américain ».

Critiques des républicains

Depuis l’élection de novembre, la Géorgie s’est retrouvée au cœur des attaques de Donald Trump contre l’intégrité du processus électoral. Cette rhétorique, voulant que l’élection présidentielle lui ait été volée et que le processus électoral soit frauduleux, répétée à n’en plus finir, pourrait d’ailleurs avoir découragé des électeurs républicains à se rendre aux urnes pour le deuxième tour des élections sénatoriales, ont déploré plusieurs analystes républicains. Dans ce qui était probablement le dernier grand rassemblement de sa présidence, Donald Trump avait néanmoins imploré ses partisans, rassemblés lundi soir à l’aéroport régional de Dalton, dans le nord-ouest de la Géorgie, d’aller voter pour bloquer l’élection des deux candidats démocrates, dépeints comme des « extrémistes radicaux de gauche ».

Mais le vent semble avoir bel et bien tourné en Géorgie, un État traditionnellement républicain qui a créé la surprise en novembre en élisant Joe Biden à la présidence par une mince avance de 12 000 voix (0,2 % du suffrage). Les efforts de la communauté noire pour faire inscrire ses membres sur les listes électorales — des efforts menés notamment par Stacey Abrams, ex-candidate démocrate au poste de gouverneur de la Géorgie, et par les mouvements New Georgia Project et Fair Fight qu’elle a elle-même fondés — pourraient avoir joué un rôle névralgique dans l’issue du vote.

« Aujourd’hui, je suis très fière. C’est très inspirant de voir un Africain-Américain être élu pour nous représenter au Sénat », a soufflé Tayler DeLoatch, rencontrée tout près du Georgia World Congress Centre où les derniers bulletins de vote reçus par la poste étaient dépouillés mercredi.

  

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

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