La crise migratoire au sud éclipse les demandes du Canada au nord

Des dizaines de milliers de migrants sont passés par le chemin Roxham au Québec depuis trois ans pour réclamer l’asile au Canada.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Des dizaines de milliers de migrants sont passés par le chemin Roxham au Québec depuis trois ans pour réclamer l’asile au Canada.

L’élection de Joe Biden comme prochain président étant maintenant officiellement confirmée par le collège électoral américain, Le Devoir fait un tour d’horizon de ses grandes promesses et des conséquences qu’elles pourraient avoir pour le Canada. Aujourd’hui : les politiques d’immigration, qui risquent d’être plus généreuses.

Les politiques d’immigration de Donald Trump ont été dénoncées partout dans le monde depuis quatre ans, y compris au Canada. Des milliers de migrants ont tenté de se réfugier au nord de la frontière, tandis que des milliers d’autres ont été emprisonnés aux États-Unis ou y ont été interdits d’entrée. Joe Biden a promis de refaire des États-Unis une terre d’accueil pour les immigrants. Mais le futur président compte surtout s’attaquer aux problèmes de migration au sud de sa frontière, ce qui fait que le souhait d’Ottawa de régler ses propres soucis avec Washington risque de ne pas être comblé avant longtemps.

« La principale priorité du gouvernement Biden sera de s’attaquer à la COVID-19 et à la crise économique qui en découle », résume Irene Bloemraad, professeure de sociologie spécialisée en immigration et présidente de la Chaire d’études canadiennes à l’Université de Californie à Berkeley. « Sa seconde priorité sera d’annoncer de façon symbolique une attitude différente face à l’immigration et de tenter d’apaiser le climat de peur dans lequel les immigrants vivent depuis quatre ans. »

Le gouvernement canadien espère depuis quelques années revoir l’Entente sur les tiers pays sûrs avec les États-Unis, entente qui prévoit que les demandeurs d’asile dans ces deux pays doivent faire une demande d’accueil dans le premier où ils mettent les pieds. Seule exception : s’ils n’entrent pas dans un second pays par un poste d’entrée officiel, ils peuvent y présenter une demande de statut de réfugié. Ce qui fait que des dizaines de milliers de migrants sont passés par le chemin Roxham au Québec depuis trois ans pour réclamer l’asile au Canada.

L’entente a été déclarée inconstitutionnelle par la Cour fédérale l’été dernier. Ottawa conteste cette décision devant la Cour d’appel fédérale et l’audience est attendue cet hiver.

« Une victoire politique facile »

Or, même si le gouvernement Biden se montrait ouvert à revoir l’accord, il aura bien d’autre pain sur la planche avant de s’y attarder.

Le futur président s’assurera d’abord de revoir une série de décrets exécutifs adoptés par Donald Trump ces dernières années. Joe Biden a promis de rétablir le programme DACA (« Deferred Action for Childhood Arrivals »), qui offrait aux migrants sans statut légal arrivés mineurs aux États-Unis d’avoir accès à un permis de travail. M. Biden s’est en outre engagé à protéger les migrants qui se trouvent dans son pays en vertu du statut de protection temporaire, que Donald Trump a menacés de renvoyer chez eux.

Ces gestes offriraient « une victoire politique facile » au président désigné « et ont une importance symbolique », indique la professeure Bloemraad.

Le futur président compte en outre accueillir davantage de réfugiés et mettre un terme aux « politiques d’asile néfastes » de son prédécesseur, notamment en ce qui a trait aux migrants fuyant l’Amérique latine.

« Les États-Unis se préoccupent beaucoup de la frontière sud et pas tellement de la frontière nordique », résume Mme Bloemraad.

Cet avis est partagé par sa collègue Kathryn Friedman, professeure associée de droit à l’Université de Buffalo, qui note que « le problème à la frontière entre les États-Unis et le Mexique est beaucoup plus criant ». Ce qui fait que toute révision de l’Entente sur les tiers pays sûrs avec le Canada risque d’attendre au moins de 12 à 18 mois, prédit-elle.

Déjà, l’équipe de Joe Biden a prévenu que les réformes d’accueil des réfugiés venant du Mexique ne se feront « pas du jour au lendemain ».

Les autorités canadiennes n’ont jamais dévoilé les modifications qu’elles aimeraient soutirer aux Américains. Mais le gouvernement pourrait convaincre son voisin d’entamer des pourparlers s’il lui offrait par exemple de l’aider à gérer son problème migratoire au sud de la frontière, selon Mme Friedman, qui est aussi membre de l’Institut canadien du Wilson Center de Washington. « Il y a très peu de chances que les États-Unis parviennent à résoudre ces défis sans l’aide d’alliés occidentaux. Le Canada peut jouer un rôle intéressant. »

Le gouvernement canadien pourrait par exemple bonifier son aide humanitaire dans les pays qui génèrent beaucoup de migrants et en accueillir lui-même pour alléger le fardeau des États-Unis.

La présidente du Conseil canadien pour les réfugiés, Janet Dench, doute cependant que cela soit suffisant pour persuader Washington, qui refusait déjà de rouvrir l’entente sous le gouvernement de Barack Obama. « Je ne pense pas que leÙ Canada puisse accepter un nombre suffisamment important de réfugiés de l’Amérique du Sud pour que cela change la donne, parce qu’aux États-Unis on parle de millions de personnes migrantes. »

Le Canada prévoit d’accueillir 51 700 réfugiés en 2021. Joe Biden s’est engagé à en recevoir officiellement 125 000, après que Donald Trump eut abaissé ce seuil à 15 000.

La décision de la Cour fédérale demeure

Malgré l’arrivée prochaine d’un gouvernement plus clément à l’endroit des migrants, Janet Dench estime que l’Entente sur les tiers pays sûrs demeure problématique. « Politiquement, on peut avoir l’impression qu’avec Joe Biden les choses iront beaucoup mieux. Mais les mesures dont la Cour fédérale a déclaré qu’elles violaient les droits des migrants existaient déjà sous le président Obama, qui avait grandement augmenté les expulsions et le recours à la détention. Ces recours sont effectivement devenus plus fréquents sous Donald Trump, mais, fondamentalement, il n’y a pas eu de changement de nature », note Mme Dench.

L’avocat pour les réfugiés Lorne Waldman ajoute que le changement de gouvernement n’a pas d’incidence sur la décision judiciaire. Celle-ci était basée sur les faits au moment où ils ont été présentés à la Cour fédérale. « La Cour d’appel fédérale pourrait toujours annuler la décision, mais cela ne reposerait pas sur le changement de gouvernement. »

Un « exode des cerveaux » peu probable

Joe Biden compte par ailleurs faciliter l’accueil de travailleurs qualifiés et éventuellement en augmenter le nombre, si le Congrès le lui permet. Le président Trump avait tenté de limiter leur accueil en suspendant notamment toute nouvelle arrivée en juin, et ce, jusqu’à la fin de l’année.

Certains ont craint de voir le Canada perdre sa part de travailleurs qualifiés si les États-Unis leur ouvrent à nouveau les bras. Mais là encore, les experts doutent que ce soit l’une des priorités du nouveau président. Modifier les seuils d’accueil en immigration nécessite l’accord du Congrès, et même les démocrates ne seraient pas très chauds à cette idée, en raison de la crise économique et du haut taux de chômage engendré par la pandémie.

Le président désigné pourrait, en attendant, accélérer le traitement de visas de travailleurs qualifiés. Mais compte tenu de la crise économique, la professeure Friedman prédit là encore que tout changement attendra la deuxième moitié du mandat.

Et même si le gouvernement Biden va de l’avant, le Canada n’a pas lieu de s’inquiéter d’un « exode des cerveaux » puisqu’il n’en a pas reçu beaucoup plus lorsque Donald Trump leur a fermé la porte, relève Mme Friedman.

Le Canada demeurera en outre attirant aux yeux de ces immigrants économiques, de l’avis de Mme Bloemraad, car il offre une voie vers l’immigration permanente tandis qu’aux États-Unis on ne leur propose qu’un permis de travail temporaire. « Plusieurs immigrants demeurent attirés par les États-Unis, qui continuent de leur offrir une économie dynamique et une plaque tournante d’innovation. Mais en ce qui concerne le système d’immigration, le Canada conserve un avantage comparatif. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

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