Tous les efforts dans la bataille de la Géorgie

Le président Donald Trump et la première dame Mélania assistent à un rassemblement de soutien aux sénateurs David Perdue et Kelly Loeffler, samedi dernier.
Photo: Spencer Platt Agence France-Presse Le président Donald Trump et la première dame Mélania assistent à un rassemblement de soutien aux sénateurs David Perdue et Kelly Loeffler, samedi dernier.

Si les États-Unis se remettent tranquillement des célébrations de l’Action de grâce en préparant celles des Fêtes, en Géorgie, ce ne sont pas les sapins de Noël qui décorent les rues des villes mais plutôt les pancartes électorales. L’État du Sud décidera, dans un mois, qui des républicains ou des démocrates aura le contrôle du Sénat. La lutte est si farouchement disputée que Barack Obama, Mike Pence et Donald Trump s’en sont mêlés cette fin de semaine, tandis que Joe Biden promet de venir y faire un tour lui aussi. Chaque camp met le paquet sur le terrain pour mobiliser ses électeurs, dans l’espoir que la Géorgie devienne bleue ou reste au contraire fidèle aux républicains à la Chambre haute.

À mi-campagne de l’élection partielle visant à pourvoir les deux derniers sièges du Sénat, les candidats sont au coude à coude, selon un récent sondage. Les démocrates Jon Ossoff et Raphael Warnock ont respectivement deux et sept points de pourcentage d’avance sur leurs rivaux, les sénateurs sortants David Perdue et Kelly Loeffler — une quasi-égalité statistique en raison d’un très petit échantillon.

Le Parti démocrate et le Parti républicain étaient donc en pleine course contre la montre cette fin de semaine pour convaincre leurs électeurs potentiels de s’enregistrer dûment d’ici ce lundi pour exercer leur droit de vote le 5 janvier.

« Les deux partis savent à quel point cette élection est importante. Et ils ne ménagent aucun effort », relate Teena Wilhelm, professeure adjointe de sciences politiques à l’Université de Géorgie.

Les boîtes aux lettres des Géorgiens débordent de dépliants, les textos se multiplient et les appels robotisés se succèdent au même rythme que lors de l’élection présidentielle de l’automne. Les campagnes font en outre du porte-à-porte beau temps mauvais temps.

C’était vraiment excitant de voir la Géorgie passer au bleu lors de la présidentielle

 

Vendredi, la pluie battante n’avait ainsi pas réussi à décourager les bénévoles démocrates de sillonner un quartier du sud d’Atlanta pour aider les résidents à s’inscrire aux listes électorales.

Thalia Rossitter s’est absentée de son travail dans un centre de dépistage de la COVID-19 de Boston pour venir prêter main-forte pendant un mois. « Je me trouve incroyablement chanceuse de pouvoir prendre congé pour venir faire campagne sous la pluie gratuitement », insiste cette jeune militante, en engouffrant une collation rapide avant de reprendre sa route, les habits détrempés.

Le jeune Christoph Berenotte est lui aussi venu s’installer en Géorgie pendant un mois. « Il y a tant en jeu. Je me sentais obligé de faire quelque chose pour que les démocrates décrochent le Sénat. »

L’électorat géorgien est traditionnellement plus favorable aux républicains, surtout lors d’élections de second tour comme celle-ci (puisqu’aucune des deux courses n’a permis aux candidats de remporter 50 % des voix le 3 novembre, ils doivent s’affronter de nouveau le 5 janvier). Mais la population de l’État a changé ces dernières années, note Andra Gillespie de l’Université Emory de Géorgie. « Il y a désormais davantage de démocrates, proportionnellement, qu’il y a dix ans. Ce qui fait que les républicains ne peuvent plus tenir pour acquis qu’ils auront une victoire facile. »

Trump souffle le chaud et le froid

Le Parti républicain sait très bien que la lutte sera serrée. Mais le président sortant, Donald Trump, inquiète les membres influents du parti.

Car, en affirmant qu’il a bel et bien gagné l’élection présidentielle, il neutralise l’argument de ses sénateurs, qui soutiennent qu’ils seraient la « dernière ligne de défense » contre les démocrates, qui contrôleront la Chambre des représentants et la Maison-Blanche. Les républicains détiennent 50 sièges au Sénat, les démocrates 48. Si les démocrates remportent ces deux élections, la vice-présidente, Kamala Harris, pourrait trancher les votes à égalité.

Donald Trump décourage aussi ses partisans de voter en martelant que l’élection de novembre était frauduleuse. « À quoi ça sert de voter si le système est truqué ? » a justement lancé Rosman Patterson lors du rallye de M. Trump, samedi, dans le sud de la Géorgie.

M. Patterson est « convaincu » que l’élection de janvier aura « les mêmes problèmes » que celle du mois dernier. « C’est un scandale » et « c’est obscène », affirme-t-il, que les républicains lui demandent de voter sans que la lumière ait été faite sur les allégations — infondées — de M. Trump.

Kirk Reynolds, venu de la Floride voisine pour participer au grand rassemblement, est du même avis. Et il ne croira pas les résultats du scrutin de janvier de toute façon. « Il y a une différence entre la réalité et la fantaisie. Moi, je vis dans la réalité », insiste-t-il.

Nonobstant, M. Patterson se prévaudra de son droit de vote. Certains républicains menacent de ne pas voter, pour protester contre l’élection de novembre.

Les partisans du président sortant n’étaient cependant pas trop inquiets samedi soir, réunis par milliers et pour la plupart sans masques pour ce qui pourrait être le dernier rallye de cette présidence.

Renee Carl s’assurera de voter et elle œuvre à convaincre ses amis qui songent à boycotter le vote de ne pas le faire. « Vous ne pouvez pas simplement jeter la serviette. Je ne suis pas prête à baisser les bras. »

David Roberts est tout aussi déterminé. « C’est notre devoir d’Américains. Et si tous les républicains votent, nous allons gagner. »

Donald Trump a tenté d’encourager ses partisans à appuyer les deux sénateurs sortants samedi, mais il a surtout passé la majorité de son discours d’une heure quarante à réitérer ses allégations de fraude électorale, que son parti n’a pas réussi à prouver. « Si vous ne sortez pas voter, ils vont gagner », a-t-il lancé, en invitant ses partisans à venger cette « fraude démocrate ».

L’appel au boycottage républicain semble marginal. Le récent sondage de la course rapportait que 18 % des 118 répondants dûment inscrits aux listes électorales ne voteront pas pour « boycotter l’élection » (5 %) ou parce qu’ils estiment que « le système électoral est truqué » (13 %).

Or, dans une course aussi serrée que le laisse présager ce même sondage, ce groupe, bien que marginal, pourrait faire la différence, observe la professeure de sciences politiques Gillespie.

Fissure républicaine peu probable

Plusieurs partisans de Trump en ont contre les élus républicains de l’État, qui, après trois dépouillements des votes, ont certifié qu’il n’y avait pas eu de fraude massive — ce que refusent de croire les trumpistes.

Le président sortant insulte le gouverneur Brian Kemp et le secrétaire d’État Brad Raffensperger — deux républicains — sur Twitter depuis des semaines. Il a même appelé le gouverneur avant son rallye pour le sommer de permettre à la législature de la Géorgie de choisir des grands électeurs qui l’appuieraient lui plutôt que Joe Biden.

Ceryle Stewart est de ceux qui en veulent au gouverneur Kemp de « n’avoir rien fait ». « Les républicains ont été calmes et polis jusqu’à maintenant. Je crois que les gens vont se faire entendre, vont marcher dans les rues, et ne seront plus aussi gentils », prédit cette septuagénaire vêtue de paillettes et d’un chapeau aux couleurs du drapeau américain. « Parfois, il faut combattre le feu avec le feu », laisse-t-elle tomber.

Malgré ces tensions au sein du Parti républicain, Andra Gillespie ne croit pas que la formation soit à l’aube d’une fracture. Les républicains ont toujours rassemblé diverses factions, en Géorgie comme ailleurs au pays, rappelle-t-elle — conservateurs religieux, fiscaux, ou du Tea Party. « Ces groupes opèrent avec divers degrés de coopération et de conflit. Et ils précèdent Donald Trump, et continueront d’exister bien après ces courses au Sénat. »

Teena Wilhelm, de l’Université de Géorgie, ajoute que les querelles actuelles portent surtout sur l’élection. « Ce n’est pas nécessairement sur de réelles divergences idéologiques au sein du parti. »

Rouge ou bleue, la Géorgie ?

Dans un camp comme dans l’autre, chacun veut prouver le mois prochain que la Géorgie demeure aux couleurs de son propre parti.

Lauri Layton a fait le trajet depuis la Floride pour soutenir Donald Trump et convaincre ses compatriotes géorgiens de voter. « On veut que nos voisins restent rouges », lance-t-elle, coiffée d’une casquette « Make America Great Again » et vêtue d’un t-shirt « Stop the Steal ».

Allie Fridain, elle, fait du porte-à-porte pour les démocrates avec son père dans l’espoir que l’élection sénatoriale envoie le message contraire. « C’était vraiment excitant de voir la Géorgie passer au bleu lors de la présidentielle », fait-elle valoir, elle qui a participé à son premier vote depuis ses 18 ans. La jeune adulte s’implique pour défendre les droits des minorités, le mouvement Black Lives Matter et l’accès à l’avortement et aux soins de santé.

Thalia Rossitter le fait quant à elle d’abord pour défendre l’héritage de John Lewis, ce militant des droits civiques américains qui a représenté la Géorgie à la Chambre des représentants pendant 33 ans. « L’héritage de John Lewis, le soutien pour tous les peuples et tous les Afro-Américains, et ma propre identité biraciale, c’est ce qui me motive. Je serais fière d’œuvrer à son legs. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat — Le Devoir.

Deux duels

Kelly Loeffler (R) contre Raphael Warnock (D)
 

Kelly Loeffler, femme d’affaires (50 ans, Parti républicain) a fait le saut en politique fédérale l’an dernier lorsque le sénateur républicain Johnny Isakson a pris sa retraite pour des raisons de santé. Elle a alors été nommée au Sénat par le gouverneur de l’État, Brian Kemp. Mme Loeffler est multimillionnaire. Le révérend Raphael Warnock (51 ans, Parti démocrate) est pasteur principal à l’église baptiste Ebenezer depuis 2005, cette même congrégation d’Atlanta où Martin Luther King Jr. a été pasteur. Raphael Warnock a grandi dans des logements sociaux de Savannah, dans l’est de la Géorgie.

David Perdue (R) contre Jon Ossoff (D)

Après avoir fait carrière comme homme d’affaires, David Perdue (70 ans, Parti républicain) est devenu sénateur de la Géorgie en 2015. Il est mêlé, comme Kelly Loeffler, à un scandale de délit d’initié. Mme Loeffler et M. Perdue, qui est lui aussi multimillionnaire, auraient profité d’informations privilégiées sur l’impact de la COVID-19 aux États-Unis pour vendre des actions. Après une courte carrière en journalisme d’enquête, Jon Ossoff (33 ans, Parti démocrate) a travaillé pour un représentant démocrate avant de briguer lui-même une élection en Géorgie. M. Ossoff a tenté en vain de se faire élire au Congrès de l’État, dans un bastion républicain, en 2017. Il avait alors reçu l’appui de l’ancien militant pour les droits civiques John Lewis et de Bernie Sanders.


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