Voyage à Felicity, le centre officiel du monde

Jacques-André Istel devant son musée, le Museum of History in Granite, situé à Felicity, un minuscule village planté au beau milieu du désert de la Californie.
Photo: Fabien Deglise Le Devoir Jacques-André Istel devant son musée, le Museum of History in Granite, situé à Felicity, un minuscule village planté au beau milieu du désert de la Californie.

Barack Obama y a trouvé sa place, comme « premier président afro-américain des États-Unis ». Donald Trump va forcément avoir la sienne. Avec une mention de son « dangereux égocentrisme » ? Ou peut-être avec le qualificatif d’« être humain le plus imparfait de l’univers », pour reprendre les mots de son ex-chef de cabinet John Kelly ?

Jacques-André Istel, propriétaire du Museum of History in Granite de Felicity, en Californie, n’a pas encore fait son choix pour son hommage. « Dans le cas de Trump, nous allons avoir besoin d’un peu plus de recul, de temps avant de l’ajouter sur un de nos tableaux historiques, explique-t-il debout au milieu de rangées de stèles plantées au cœur du désert de la Californie. L’histoire contemporaine est la plus difficile à graver dans le granit, parce qu’on l’arrête dans un monument, alors qu’elle, elle continue de s’écrire. »

Une présidence improbable immortalisée sur la plaque gravée d’un musée pour le moins surprenant : la chose va de soi dans cette ville de Californie qui, depuis le bord de l’autoroute 8, à quelques minutes à peine de Yuma, en Arizona, annonce son altitude, 85 mètres, et un paradoxe dans le nombre singulier de ses habitants : 2. « En fait, au dernier recensement, nous étions 15, corrige M. Istel, également maire de cet endroit perdu au milieu de nulle part et qui cherche depuis des années à raconter beaucoup avec son musée en plein air consacré à l’histoire de l’humanité. Cela représente une des croissances les plus élevées pour une ville californienne, soit 650 %. »

J’ai acheté cette terre à la fin des années 1980, sans savoir quoi faire avec. Alors, avec ma femme, on est venus s’y asseoir. Seuls. Et c’est là que l’idée du centre du monde et du musée est apparue.

À 92 ans, l’homme a perdu un peu d’agilité, mais certainement pas le sens de l’humour. Une légèreté qui, sur le panneau de granit consacré aux grandes inventions du siècle dernier, l’a incité à placer, entre le gratte-ciel et l’avion supersonique, l’invention du bouton « muet » sur les téléviseurs, en 1956, par l’ingénieur Robert Adler. « C’est la plus importante », selon lui.

Plus loin, c’est sur une citation de l’auteur américain James Thurber qu’il va chercher à attirer notre attention, en masquant la dernière partie de la phrase inscrite dans la pierre. « La nourriture la plus dangereuse, c’est… », demande-t-il, avant d’enlever ses mains pour révéler les mots « gâteau de mariage » et d’éclater de rire.

Autour de lui, les panneaux dévoilent depuis le début de la visite leurs contenus sur l’histoire de l’Arizona, de la Californie, sur la naissance du chemin de fer, la guerre de Corée, la pandémie de peste noire du XIVe siècle ou encore sur Ératosthène et son calcul précis de la circonférence de la Terre en 200 avant Jésus-Christ, avec un sérieux en total décalage avec l’esprit des lieux.

Le centre du monde

Sur ce bout de désert, qu’un aquifère a sauvé de l’oubli, cet ancien marine américain d’origine française n’a pas seulement mis au monde une ville, qui trouve son nom dans celui de sa femme, Felicia. Il a aussi décidé d’y établir, il y plus de 30 ans, le Centre officiel du monde, puis son musée d’histoire, une pyramide et la réplique de la chapelle du petit village d’Étables-sur-Mer, en Bretagne, où il a vécu avant la Seconde Guerre mondiale, et la fuite de sa famille vers New York et les États-Unis, d’où il n’est jamais reparti.

« Je ne suis pas très croyant, mais je considère qu’il y a quelque chose, quelque part, de mieux que les êtres humains », admet-il en désignant la petite église surplombant les panneaux de son musée. L’ensemble forme une immense étoile sur le sol aride du désert, entre grain de sable et grain de folie.

« J’ai acheté cette terre à la fin des années 1980, raconte-t-il, sans savoir quoi faire avec. Alors, avec ma femme, on est venus s’y asseoir. Seuls. Et c’est là que l’idée du centre du monde et du musée est apparue. »

Photo: Fabien Deglise Le Devoir

Pour ce parachutiste de l’armée américaine, le projet était loin de se trouver sur une trajectoire prévisible, lui que sa famille destinait surtout à une carrière de banquier, mais qui choisira finalement la voie militaire, puis celle du parachutisme civil, dont il a été un des pionniers aux États-Unis. À 26 ans, il se retrouve à la tête d’un empire du saut dans le vide, avec 17 avions et surtout un aérodrome situé entre San Diego et Los Angeles. Sa vente, quelques années plus tard, lui fournira le capital nécessaire pour se réinventer au milieu du désert.

Sa femme, Felicia Lee, il la rencontre entre deux sauts. Elle est journaliste au magazine Sports Illustrated et vient faire un reportage sur le jeune parachutiste. Cinquante ans plus tard, elle est toujours la muse du musée et la seule employée du bureau de poste de cette ville de 15 habitants, fréquenté surtout par une clientèle de collectionneurs d’envoi de lettres d’endroits extravagants.

« Les graveurs vont commencer à ajouter de nouveaux panneaux à la fin du mois de novembre, dit M. Istel. C’est Felicia qui a eu l’idée du thème : les océans. Nous en avons 30 en préparation, sur tous les aspects de l’océan. Les courants. Les naufrages. Les pirates. Les batailles. La littérature de l’océan. Les légendes de l’océan… C’est un travail sérieux de documentation. »

Entre rigueur et légèreté

Un travail sérieux. Le nonagénaire insiste régulièrement sur la chose en évoquant ici la participation du président d’une prestigieuse université à l’écriture d’un panneau ou d’un institut universitaire d’Inde au contenu gravé sur l’histoire de ce pays. Des consuls, des ambassadeurs, des caravanes de dignitaires ont débarqué à Felicity dans les trois dernières décennies pour l’inauguration de quelques sections du musée, précise-t-il, photos à l’appui. Y compris les parties écrites en français, portant sur la naissance de l’aviation civile, le premier saut en parachute de Garnerin en 1797 ou sur la Légion étrangère, et qui accentuent le caractère surréel de l’endroit caressé par le vent chaud du désert, entre dunes et frontière avec le Mexique, à 100 kilomètres au sud de la mer de Salton.

Il admet que son musée n’est pas toujours pris au sérieux, en raison des composantes tout autour qui le sont un peu moins, comme le Centre officiel du monde. Près du bureau de poste, un cadran solaire au sol utilise comme aiguille la reproduction en bronze du bras de Dieu de la fresque de Michel-Ange, La création d’Adam. À la porte du musée se tient une section d’escalier en colimaçon menant dans le vide. Il s’agit d’un bout original de la tour Eiffel.

« Il y a des gens qui ne peuvent pas assimiler quelque chose de sérieux et de loufoque côte à côte, dit-il. Pourtant, c’est une des définitions de l’intelligence que de pouvoir mettre deux choses très différentes l’une à côté de l’autre. »

Photo: Fabien Deglise Le Devoir

Il ajoute : « Ce musée, c’est une responsabilité considérable. On se donne un mal fou pour que le contenu présenté soit exact et équilibré », avec en tête l’idée d’une postérité assurée pour au moins les 4000 prochaines années par les structures de granit. « On parle souvent de tremblement de terre, ici, en Californie, dit M. Istel. Moi, je pense surtout à la joie des archéologues qui vont découvrir ces panneaux après un séisme. »

En attendant, c’est surtout à la jeunesse qu’il espère s’adresser, en rappelant le mot d’ordre de son musée qui consiste à « mettre en lumière dans la pierre la mémoire collective de l’humanité » pour les générations présentes et futures. « On veut encourager la curiosité, l’accès à la connaissance, à la réflexion, à l’étude de la pensée du passé, des réussites comme des échecs, dans l’espoir que cela contribuera à assurer la survie de la race humaine plus longtemps que la durée de vie de ces pierres », explique-t-il, en se réjouissant de pouvoir, depuis le début de la rencontre, parler en français, une chose rare pour lui dans ce coin perdu de l’Amérique.

Réussite. Échec. Quelques jours après cette rencontre, les urnes ont scellé le destin du président américain, en faisant de lui un autre président d’un seul mandat, et un des rares à ne pas accepter sa défaite. Deux traits qui, pour l’avenir, pourraient très bien résumer son passage à la Maison-Blanche sur un des panneaux de granit de l’improbable ville de Felicity.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

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