Les Américains stopperont-ils l’hémorragie climatique?

Photo: Étienne Laurent EPA via Associated Press En septembre dernier, lors d’une rencontre avec les autorités d’une Californie en proie à des incendies dévastateurs, Donald Trump affirmait que la température allait «se refroidir» et que les scientifiques ne savent pas «réellement» ce qui provoque ces incendies.

Après quatre années de présidence Trump, les inquiétudes sont plus vives que jamais en matière d’environnement. Non seulement son gouvernement s’est attaqué à une multitude de réglementations nationales, mais il a aussi tourné le dos à toute action climatique internationale. Joe Biden promet de changer le cap, mais la tâche s’annonce colossale, dans un pays frappé de plein fouet par la crise de la COVID-19.

Même si la soirée électorale de mardi s’annonce longue et qu’elle risque de ne pas permettre de déterminer immédiatement un vainqueur, une certitude demeure : le 4 novembre, les États-Unis quitteront officiellement l’Accord de Paris sur le climat, une année après avoir signifié leur intention en ce sens aux Nations unies. Ils seront alors le seul pays signataire à s’être retiré de cette entente signée par 197 pays. Et leur retrait est d’autant plus significatif qu’il implique le deuxième émetteur mondial de gaz à effet de serre (GES).

Certes, on ne se surprend plus depuis longtemps des déclarations climato-négationnistes de Donald Trump, qui ne manque pas une occasion d’affirmer des faussetés sur la crise climatique ou d’en minimiser les répercussions sur son propre pays. En septembre dernier, lors d’une rencontre avec les autorités d’une Californie en proie à des incendies dévastateurs, il affirmait que la température allait « se refroidir » et que les scientifiques ne savent pas « réellement » ce qui provoque ces incendies.

« Si on donne à un pyromane du climat quatre années de plus à la Maison-Blanche, comment pourrait-on s’étonner que l’Amérique s’embrase encore davantage ? » avait alors répliqué son adversaire démocrate Joe Biden. Un point de vue que partage le réputé climatologue Michael E. Mann, directeur du Earth System Science Center de l’Université d’État de Pennsylvanie. « Un second mandat pourrait nous conduire vers la fin pour le climat. Dans le contexte où nous devons limiter le réchauffement à 1,5 °C, quatre autres années supplémentaires de ce que nous avons vu jusqu’ici avec Trump signifierait d’orienter encore plus les politiques énergétiques et environnementales à la faveur des pollueurs, ce qui rendrait cet objectif impossible à atteindre », explique-t-il au Devoir.

L’actuel occupant de la Maison-Blanche a beau répéter qu’il veut « de l’air et de l’eau purs », il a en effet travaillé de façon « très agressive » à déconstruire un très grand nombre de politiques environnementales en sol américain, souligne Matto Mildenberger, professeur au département de science politique à l’Université de Santa Barbara, en Californie. « Dans tous les domaines, le gouvernement américain a fait en sorte que ce soit plus facile et moins dispendieux de polluer notre atmosphère, en plus de laisser tomber le rôle de leader que les États-Unis pouvaient jouer sur la scène internationale, notamment sur la question climatique », rappelle-t-il en entrevue.

Reculs tous azimuts

Selon un bilan réalisé par le département de droit de l’Université Columbia, à New York, le gouvernement républicain a imposé pas moins de 163 reculs réglementaires et législatifs en matière de protection de l’environnement. Partisan du « magnifique charbon propre », Donald Trump a annulé le « Plan pour une énergie propre » du gouvernement Obama, qui prévoyait l’imposition de normes devant mener à la fermeture des centrales au charbon les plus polluantes. Les experts s’entendent toutefois pour dire que ce geste est essentiellement politique, puisque l’industrie poursuit son déclin, même si le pire des combustibles fossiles représente toujours environ 30 % de la production d’électricité aux États-Unis.

Alors que plusieurs États avaient décidé de s’attaquer aux émissions de GES des transports en mettant de l’avant des normes favorisant la décarbonisation progressive de ce secteur responsable d’environ 35 % des émissions du pays, Donald Trump a décidé l’an dernier d’abroger ces normes. Cette décision lui a valu une fronde judiciaire de plus d’une vingtaine d’États, mais aussi de grandes villes, dont New York et Los Angeles. Et malgré l’hostilité du gouvernementrépublicain, la Californie a annoncé en septembre que les ventes de nouvelles voitures fonctionnant à l’essence ou au diesel seront interdites dès 2035.

Donald Trump a par ailleurs ouvert le territoire d’une réserve naturelle en Alaska à l’exploration pétrolière, il a répété sa volonté d’ouvrir la quasi-totalité des eaux côtières du pays aux forages en milieux marins, il a annulé les seuils d’émissions de méthane des installations de production, transport et stockage du pétrole et du gaz naturel et il a nommé un ancien lobbyiste de l’industrie des énergies fossiles pour diriger l’Agence de protection de l’environnement (EPA), l’équivalent du ministère de l’Environnement.

La même logique devrait d’ailleurs prévaloir, en cas de deuxième mandat Trump. Il a déjà promis de réécrire une vieille loi environnementale qui impose des évaluations environnementales pour tout projet d’infrastructure. Mais les Américains ne peuvent se permettre encore quatre années de négationnisme climatique, affirme Michael E. Mann. Il estime notamment que tout retard supplémentaire en matière de réduction des GES risque de compliquer sérieusement la tâche à tout gouvernementqui souhaiterait par la suite corriger le tir. « Le risque est que ce ne soit plus possible économiquement et socialement d’opérer un changement aussi profond de toute notre infrastructure énergétique. »

2000 milliards de dollars

À ce titre, le candidat démocrate représente évidemment la meilleure option, selon le climatologue. Il faut dire que Joe Biden s’est engagé à réintégrer l’Accord de Paris. Celui qui qualifie les changements climatiques de « menace existentielle pour l’humanité » a aussi promis d’investir 2000 milliards de dollars sur quatre ans afin de favoriser une « relance verte » et sortir le pays de la profonde crise provoquée par la pandémie. Il espère notamment électrifier le secteur des transports et décarboniser complètement la production d’électricité d’ici 2035, alors que celle-ci provient toujours à plus de 60 % de sources fossiles, soit le gaz naturel et le charbon. Selon ce que répète constamment le camp démocrate, ce plan de relance verte devrait créer « des millions d’emplois ».

Titulaire de la chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau, détermine « trois grandes priorités » qui devraient s’inscrire au programme du prochain gouvernement. Il plaide pour une « décarbonisation du secteur électrique » en misant davantage sur les énergies renouvelables. « En transport, il faut remettre des normes de consommation ambitieuse sur les véhicules, mais il faut aussi aller au-delà et développer une mobilité moins ancrée dans les véhicules individuels : train, transports collectifs, transports actifs. » M. Pineau estime aussi que des progrès doivent être faits dans le secteur du bâtiment, afin de réduire leur consommation énergétique.

Spécialiste des questions climatiques américaines, Matto Mildenberger se dit convaincu que les États-Unis sont mûrs pour un changement de cap. « Une majorité d’Américains croient en la réalité des changements climatiques. Ils veulent voir que des gestes sont posés pour s’y attaquer. Joe Biden fait campagne avec le plan climatique le plus ambitieux de l’histoire américaine et il promet des investissements majeurs dans la transition énergétique. S’ils sont mis en œuvre, ils pourraient amener les États-Unis à devenir un leader dans la lutte contre la crise climatique. »

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