Rêve démocrate pour la jeunesse cubaine de Floride

La plus grande réussite du Parti républicain est de maintenir les Cubains dans un climat de terreur, estime Mike Ortiz, 34 ans.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La plus grande réussite du Parti républicain est de maintenir les Cubains dans un climat de terreur, estime Mike Ortiz, 34 ans.

 Le vote latino. À chaque élection américaine, il revient dans les discussions. Fera-t-il pencher la balance dans les États clés en mutation ? Même si cette communauté a tendance à se tourner vers le Parti démocrate, elle est loin de s’ériger en un bloc monolithique. Le Devoir est parti à la rencontre de ces électeurs qui pourraient changer la donne politique cette année. Troisième étape : Miami, en Floride, où les jeunes Cubains rompent avec les valeurs républicaines de leurs parents.

 « C’est un adolescent, il ne comprend pas encore. » Abel Iraola avait 16 ans lorsqu’il a osé pour la première fois affronter sa famille et ses valeurs républicaines en s’identifiant davantage à celles des démocrates. Fils de parents cubains qui ont fui le régime communiste de Fidel Castro dans les années 1960, il fait partie de ceux qui brisent la tradition familiale et se mobilisent pour que cet État clé redevienne bleu.

« Ç’a été difficile pour ma famille d’accepter qu’on habitait sous le même toit, mais que j’étais dans le camp adverse », raconte Abel Iraola, qui a grandi à Hialeah, un quartier de Miami où se sont installés les premiers immigrants cubains.

Les pancartes en appui à Donald Trump sont nombreuses ici, alors que celles en faveur de Joe Biden sont quasi inexistantes.

C’est la ville des États-Unis qui compte le plus de résidents cubains et cubano-américains du pays, soit environ 73 % de la population. En y additionnant les immigrants d’autres pays latino-américains, la population hispanique atteint presque 95 %.

Abel Iraola se souvient du moment où le déclic s’est produit. « J’ai commencé à m’intéresser à la guerre en Irak et je me souviens que plus je m’informais, plus je remettais en question que ma famille puisse être républicaine », raconte l’homme aujourd’hui âgé de 28 ans. « Je ne comprenais pas qu’on puisse vouloir continuer à financer les troupes », explique-t-il.

L’arrivée de Trump à la Maison-Blanche en 2016 a changé ses plans, alors qu’il venait de déménager en Espagne. « J’étais parti la tête tranquille, j’ai voté à distance et jamais je n’ai imaginé un scénario qui donnait Trump gagnant », dit-il.

En 2018, il a pris la décision de revenir à Hialeah et de s’engager auprès de NextGen America, une coalition de jeunes qui font la promotion du vote en appuyant des candidats progressistes.

« Le plus grand défi, ce n’est pas de les convaincre que Trump n’est pas un bon président, c’est plutôt de les convaincre d’aller voter », mentionne-t-il.

Cicatrices du passé

Les nuances sont rarement possibles lorsqu’il est question d’aborder les allégeances politiques, explique Mike Ortiz, dont les parents ont fui Cuba alors qu’ils étaient enfants lors des balbutiements de la révolution.

« Ma famille a vécu le communisme et en a énormément souffert. Ils ont des cicatrices très profondes et douloureuses que le temps n’a toujours pas pansées », explique l’entrepreneur de 34 ans, rencontré dans les bureaux de son entreprise de distribution de thés. « Pour mes parents, un parti progressiste, c’est un parti communiste, point final », poursuit-il.

Évoquer une couverture médicale pour tous ou encore de meilleurs programmes d’aide sociale résonne chez plusieurs familles cubaines comme le début d’un État socialiste, dit-il.

« C’est comme si je leur disais qu’on va tuer l’économie et qu’on vire demain matin comme le Venezuela », illustre-t-il.

La plus grande réussite du Parti républicain est de maintenir les Cubains dans un climat de terreur, estime-t-il. « Mes parents écoutent FoxNews [une des chaînes préférées du président Trump]. Les messages qu’ils entendent ne font que renforcer leurs préjugés à l’égard des démocrates », fait-il valoir.

Mike Ortiz a fait la paix avec la situation et accepte le fait que sa famille et lui ne partageront jamais la même vision politique. « Ça fait partie de leur identité. Même si, pour moi, c’est une évidence que le Parti démocrate représente davantage nos valeurs, pour eux, c’est impossible d’envisager l’idée de l’appuyer. Même s’ils détestent Trump, jamais ils ne donneront leur vote à un “communiste” », note-t-il.

Désinformer pour mieux régner

Sous le rythme de Let’s get loud, hit de la chanteuse latino-américaine Jennifer Lopez, Le Devoir rencontre Daniela Ferrera qui danse avec plusieurs autres partisans de Joe Biden devant le bureau de vote par anticipation de la Coral Gables Branch Library.

La femme de 22 ans est une des co-fondatrices de la page Facebook « Cubanos con Biden ». Ancienne républicaine, Daniela Ferrera croit également que le succès du Parti républicain repose sur sa capacité de manipuler la communauté cubaine.

« On ressort toujours l’épouvantail de Fidel Castro pour nous manipuler », mentionne-t-elle. « Mon père a été prisonnier politique pendant quelques années et mon oncle était dans l’unité militaire d’aide à la population. Ma famille a vraiment souffert sous le régime communiste. Personne n’a besoin de m’expliquer ce qu’est le communisme, le socialisme ou l’autoritarisme. On l’a vécu et je peux affirmer que c’est loin de Joe Biden », dit-elle.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Daniela Ferrera, 22 ans, Cubaine et cofondatrice de la page Facebook «Cubanos con Biden»

Les Cubains ne réalisent pas toujours qu’en appuyant le Parti républicain, ils manquent de cohérence, selon Daniela Ferrera. « Il y a une double morale. Les Cubano-Américains qui sont arrivés ici comme immigrants veulent fermer les portes aux autres immigrants. Ce n’est pas correct. Tout le monde mérite de pouvoir réaliser son rêve américain », plaide-t-elle.

Jusqu’au 3 novembre, Daniela Ferrera organise des cacerolazos à l’angle d’importantes artères de Miami pour encourager les gens à aller voter. « Le concept des casseroles est très populaire dans les pays latino-américains contre les régimes autoritaires et les dictateurs. De notre point de vue, Donald Trump est très similaire à un caudillo [dictateur militaire espagnol] », soutient-elle. « Le message qu’on veut envoyer, c’est que les latinos n’appuient ni Donald Trump, ni le Parti républicain parce que ce qu’on a vécu dans les quatre dernières années a été un désastre, non seulement avec la gestion de la pandémie, mais aussi avec l’économie qui a eu des conséquences sur la communauté latino-américaine », ajoute-t-elle.

Ce désaccord générationnel s’exprime chez d’autres communautés latino-américaines. Il y a quelques jours à Orlando, Le Devoir a croisé la jeune Jamie Layman, âgée de 12 ans, et sa mère, Alba Segura. D’origine colombienne, mariée à un vétéran américain, la mère de famille confiait sous le regard désapprobateur de sa fille qu’ils sont trumpistes. « Je ne suis pas citoyenne américaine, mais si je pouvais voter, j’aurais appuyé Trump », a-t-elle soutenu, pendant qu’on voyait sa fille baisser la tête et appuyer sa main sur son front.

« Je sais que je suis jeune et je ne suis pas trop la politique, mais ce que je vois, c’est que Trump s’adresse aux adultes et néglige complètement la prochaine génération d’électeurs », a fait valoir l’adolescente, qui s’exprimait autant en espagnol qu’en anglais.

« C’est peut-être un bon businessman, mais il ne tolère pas la différence et, personnellement, j’aimerais grandir dans un pays qui traite les gens avec respect, qu’ils soient latinos, noirs, homosexuels ou trans », conclut-elle avec aplomb, sous le regard fier d’une mère qui assure que jamais la politique ne les divisera.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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