Fox et Trump, une amitié intéressée

Selon l’analyse du journaliste Serge Truffaut, aujourd’hui « certains Américains parlent anglais ; d’autres parlent Fox ».
Alex Wong/Getty Images/AFP Selon l’analyse du journaliste Serge Truffaut, aujourd’hui « certains Américains parlent anglais ; d’autres parlent Fox ».

La série L’empire des signes, sur la culture et les communications aux États-Unis, se poursuit. Après les ravages de la postvérité, les fictions traitant de l’ère Trump et l’explosion des balados politiques, nous explorons le lien qui unit le président à sa chaîne chouchou, et vice-versa.

On ne peut parler de Donald Trump sans parler de Fox News. Et on ne peut parler de la chaîne fondée en 1996 par Rupert Murdoch sans parler du 45e président des États-Unis.

« Murdoch et Trump jouent à “Je te tiens, tu me tiens par la barbichette” depuis la fin des années 1980 », fait remarquer Serge Truffaut. Le journaliste vétéran rapporte des morceaux de cette étrange relation dans le deuxième tome de son touffu récit de la présidence Trump. Le titre de ce second volet ? « Le juge et l’enquêteur ».

Mois par mois, événement par événement, il relate la crise des opioïdes, l’enquête sur l’ingérence russe. Mais Fox, fin renard, se glisse toujours, ici et là, dans le parcours du président. Serge Truffaut surnomme même la chaîne « la télévision d’État ».

Ce lien entre le politique et le télévisuel, Brian Stelter le décrit aussi dans Hoax. Dans ce livre, le reporter de CNN raconte « la “trumpification” de Fox et la “foxification” de l’Amérique ». (Pour la petite histoire, c’est le travail de Stelter qui a inspiré l’émission sur les coulisses de la télé matinale The Morning Show avec Jennifer Aniston.)

Ce titre-ci, Hoax donc, renvoie au mot que Donald Trump affectionne depuis que l’impact des fake news s’est estompé. Hoax comme dans « canular ». Comme dans toutes ces accusations de « FUMISTERIE » en majuscules que le président lance quand des nouvelles lui déplaisent. Notamment, pendant plusieurs mois, au sujet de la gravité de la pandémie. HOAX.

C’est aussi un mot, rappelle Brian Stelter, qui a été « prononcé plus de 900 fois sur Fox News dans les six premiers mois de 2020 ».

D’ordinaire d’humeur optimiste, le journaliste américain prévient d’emblée ses lecteurs : « Comme tant de compatriotes, je suis choqué et fâché. Pardonnez-moi si j’emploie quelques jurons, mais je suis alarmé. Et vous devriez l’être, vous aussi. »

Alarmé par le traitement préférentiel que Trump reçoit à l’émission matinale Fox & Friends. Par tous ces amis-animateurs qui ne remettent jamais le président en question.

Alarmé, aussi, par le festival de « portes tournantes » entre la Maison-Blanche et la chaîne, entre la chaîne et la Maison-Blanche. Par ces employés qui passent de l’une à l’autre, comme Hope Hicks, John Bolton et Bill Shine.

Ici, ce qui brille, c’est le manque de déontologie. Fox nourrit le président, le président nourrit Fox. « Tout ce que je connais de la Constitution américaine, je l’ai appris de vous », aurait dit un jour Donald Trump au collaborateur judiciaire Andrew Napolitano. Rappel de Brian Stelter : « Napolitano était à la fois flatté… et horrifié. »

Murdoch et Trump jouent à “Je te tiens, tu me tiens par la barbichette” depuis la fin des années 1980

 

« Ce qu’il y a d’étrange, c’est que Murdoch n’a jamais aimé la personnalité de Trump, dit Serge Truffaut. Mais depuis leur rencontre, ils tirent l’un de l’autre un profit réciproque. » Le magnat des médias australo-américain avait notamment un intérêt que le journaliste qualifie d’« énorme » dans l’élection de Trump. « Laissez-moi vous donner la toile de fond. »

Cette toile : la défaite de Mitt Romney en novembre 2012 au profit d’Obama. La rencontre des gros donateurs du Parti républicain qui a suivi à Washington. Dans ce cercle, Rebekah Mercer, fille du milliardaire Robert Mercer, qui s’est fait remarquer, comme le raconte Serge Truffaut, « par une sortie orageuse ».

« Elle a littéralement — si vous me permettez l’expression — passé la râpe à fromage sur les dignitaires républicains en leur disant : nous avons dépensé des millions, vous avez encore perdu. Dans quatre ans, on va vous en prêter, des millions, mais il faudra nous renvoyer l’ascenseur. Et adopter des politiques dans notre intérêt. »

Et prêter des millions, ils l’ont fait. Et de l’influence, ils en ont eu. « Au mois d’août 2016, ce sont les Mercer qui ont décidé de virer l’état-major de la campagne de Trump pour le remplacer par Steve Bannon, qui était à l’époque à Breitbart News, dit Serge Truffaut. Ce sont eux qui ont renversé, si j’ose dire, la table, parce qu’ils trouvaient que ça n’allait pas assez bien. Toute cette poursuite de la logique des intérêts a été soutenue, entretenue et alimentée par Fox News. Parce que Fox News s’est fait la caisse de résonance de quoi ? De la déréglementation tous azimuts que souhaitaient, évidemment, les Mercer, Koch et compagnie. »

Parmi ceux qui ont fait résonner la caisse, il y a Bill O’Reilly, celui que Serge Truffaut nomme le « tambour-major du fascisme télévisuel » (et qui a quitté Fox en 2017 après avoir été accusé à répétition de harcèlement sexuel). Il y a aussi feu le patron Roger Ailes, qui est également parti pour cause de harcèlement sexuel en juillet 2016, que le journaliste Truffaut qualifie de « fort en gueule qui jour après jour remontait les bretelles de la terreur ».

Il y a également Sean Hannity, « pour qui l’honnêteté doit être considérée comme un banal accessoire », ainsi que Laura Ingraham, « qui a fait de l’inhumanité une politique ». « Je pense que cette femme est habitée par la haine, avance Serge Truffaut. Et par la haine de quoi ? De tout ce qui est différent du milieu bien blanc, bien croyant, bien fervent d’où elle vient. Elle défend Donald Trump fanatiquement, il n’y a pas d’autre mot. Elle n’a pas une once de tolérance. »

Pour rappel, c’est elle qui, en juin 2018, durant son émission The Ingraham Angle, a qualifié les centres de détention pour enfants séparés de leurs parents migrants à la frontière mexico-américaine de simples « camps de vacances ». Comble de l’insulte, elle avait fait des guillemets dans les airs avec ses doigts en prononçant les mots « separated children ». Ce souvenir fait d’autant plus mal que, cette semaine, NBC rapportait que 545 enfants victimes de cette politique de tolérance zéro mise en place de façon officielle entre avril et juin 2018 (mais ayant commencé bien plus tôt) cherchent toujours leurs parents.

C’est d’ailleurs ce décret, celui ayant ordonné la séparation des familles, qui marque cette présidence, selon Serge Truffaut. « Donald Trump qui se retire du traité climatique de Paris, qui veut renégocier le traité de libre-échange, qui veut imposer des tarifs douaniers à la Chine, cela relève du fait politique. Mais Trump qui ordonne la séparation des femmes et des enfants… C’est sidérant. Ce sont les extraits où j’ai le plus gommé ce que j’avais écrit. J’ai dû me pondérer, me modérer. »

Car Serge Truffaut a souhaité laisser parler les faits avant les émotions. Même si ces dernières se ressentent en filigrane (« On est toujours victime de ses antécédents, paraît-il. J’ai été éditorialiste pendant une quinzaine d’années au Devoir, alors j’éditorialise ! »)

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« Eux et nous »

En matière de sentiments précédant les faits, Fox News ne laisse pas sa place. Comme l’a récemment observé Megan Garber dans The Atlantic : « Les animateurs y utilisent deux pronoms : nous et eux, et un seul ton : l’indignation. » Sa conclusion ? « De nos jours, certains Américains parlent anglais ; d’autres parlent Fox. »

Les journalistes d’autres médias n’échappent pas à cette vindicte. Par exemple, lorsque Brian Stelter a osé critiquer les agissements du président, le commentateur vedette Tucker Carlson l’a traité d’« eunuque ».

« Le modèle d’affaires chéri par Murdoch consiste à provoquer l’outrage, à alimenter la colère et à faire de la peur l’ADN de toute politique de l’information », estime Serge Truffaut, qui propose d’ailleurs comme devise au bonze des médias : « Faire le mal tous azimuts ».

Car le mal est fait aussi pour ces rares reporters de la boîte qui, comme l’écrit Brian Stelter, se battent pour garder le mot « nouvelles » dans Fox News. À ce sujet, Eboni K. Williams, l’ex-animatrice de Fox News Specialists, confiait au Washington Post la tache laissée par un travail pour Fox sur un CV de journaliste et la tâche consistant à s’en défaire. « Après quelques années, on est étiquetés du sceau Fox News et il devient presque impossible de s’en débarrasser. »

Mais, parlant de tache, il faut se rappeler que Fox n’est pas la seule entité ayant eu une influence considérable en matière de transmission d’idées extrêmes lors de cette présidence. Justement, Serge Truffaut mentionne Mark Zuckerberg, « le faux ingénu de Facebook », et ses t-shirts bleu-gris aussi plates que ses excuses. « “Oh, pardon d’avoir détruit l’humanité.” Mon éditeur aimerait que j’écrive sur Facebook, sur les GAFAM. Mais ce n’est pas possible. Là, je vais trop m’énerver », raconte Serge Truffaut.


À voir en vidéo

La présidence Trump, «Le juge et l’enquêteur» / ​Hoax : Donald Trump, Fox News, and the Dangerous Distortion of Truth

Serge Truffaut, Éditions Somme Toute, Montréal, 320 pages / ​Brian Stelter, Atria / One Signal Publishers, Toronto, 368 pages