Républicaines par fidélité malgré tout

Les électrices de droite représentent environ le quart des votants dans les États dynamiques importants pouvant peser lourd dans la balance du collège électoral.
Photo: Elijah Nouvelage / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP Les électrices de droite représentent environ le quart des votants dans les États dynamiques importants pouvant peser lourd dans la balance du collège électoral.

Les femmes américaines blanches ont obtenu le droit de vote en 1920, il y a donc un siècle, juste à temps en fait pour l’élection présidentielle de cette année-là. Cette série examinera quelques enjeux qui unissent ou divisent maintenant les électrices du pays. Le premier portrait concerne les républicaines.

Comme son nom l’indique, le groupe Women for Trump rassemble des militantes pour le président. Le mouvement a été cofondé en juin 2016 par Amy Kremer, liée au libertarien Tea Party.

Son site Internet sert essentiellement à relayer les propos partisans (chroniques ou lettres d’opinion) diffusés par les médias conservateurs, avec une nette préférence pour la loi et l’ordre. Sa page Facebook donne la parole aux militantes, des « trumpettes », des trumpkins ou des Trump trolls de stricte obédience, pourrait-on dire, en reprenant les appellations plus ou moins contrôlées.

Le rassemblement autour du président à Macon, en Géorgie, vendredi, y a été diffusé en direct. Les messages et les commentaires ont vite recommencé à ânonner les slogans, toujours les mêmes : Donald Trump est le meilleur président (Best ever !) ; que Dieu le protège ; Make America Great Again…

Les réponses en ont rajouté en adulation. Une seule dame a osé poster un message laconique jugeant qu’il s’agissait du « pire président jamais vu ». La trouble-fête vit en Colombie-Britannique. Les répliques cinglantes ont fusé (« de quoi tu te mêles ? ») jusqu’au très argumenté : « va te faire fout [blip] » !

Sexospécifiques

Les États-Unis d’Amérique ont beau avoir E pluribus unum (De plusieurs, un) comme devise, cette république se déchire à qui mieux mieux sur plusieurs fronts fondamentaux. La lutte des classes s’amplifie étant donné que seuls les très, très riches profitent de la croissance depuis des décennies et encore plus avec la pandémie. Les tensions raciales gonflent avec les bavures policières, le racisme systémique et les protestations conséquentes du mouvement Black Lives Matter. Les guerres culturelles reprennent avec la nomination à la Cour suprême d’une juge conservatrice supplémentaire, qui pourrait affaiblir encore plus l’accès à l’avortement ou les droits des minorités.

La division entre les genres ne semble pas moins réelle. Le Centre pour les femmes américaines et la politique (CAWP), affilié à l’Institut de politique Eagleton au sein de l’Université Rutgers (l’université d’État du New Jersey), fournit des chiffres et des données sur les « caractéristiques sexospécifiques du vote » aux États-Unis. Une quarantaine de sondages nationaux réalisés depuis juin, par une multitude de sources médiatiques allant de Fox News à PBS, donnent à Joe Biden, le candidat démocrate à la présidence, entre 12 et 28 points d’avance chez les électrices. En résumé, un homme sur deux, mais une femme sur trois seulement dit appuyer Donald Trump.

61%
C’est la proportion de femmes sans diplôme qui avaient voté pour Donald Trump en 2016, ainsi que 53 % des femmes blanches. En revanche, Hillary Clinton avait attiré 54 % des voix de l’ensemble des électrices.

« Oui, les femmes ont tendance à voter pour les démocrates et les hommes à voter pour les républicains », note Leslie A. Caughell, professeure de sciences politiques à l’Université Virginia Wesleyan, autrice de The Political Battle of the Sexes (2016). « Mais cette différence de genre dans l’ensemble de la population cache quelque chose d’important : les différences raciales. Historiquement, les femmes et les hommes blancs ont eu tendance à voter pour les candidats républicains. Les femmes noires votent cependant à des taux très élevés pour les candidats démocrates (généralement plus de 90 %). Par exemple, lors d’une élection spéciale en Alabama en 2017, 98 % des femmes noires ont voté pour le candidat démocrate. »

En 2016, Hillary Clinton a attiré 54 % des voix des électrices et Donald Trump 42 %. Par contre, 47 % des femmes blanches ont appuyé le républicain et 45 % la démocrate. Donald Trump a reçu la faveur de 56 % des femmes blanches sans diplôme universitaire.

Les femmes ont maintenant davantage confiance en la capacité du candidat Biden à gérer la crise de la COVID-19, à rouvrir les écoles, et même à maintenir la loi et l’ordre ou encore à gérer l’économie, deux prétentions fortes du président sortant.

La politologue Caughell observe que le président Trump augmente son soutien parmi les femmes blanches moins éduquées. Ce nouveau soutien au Parti républicain pourrait jouer un rôle « très important » dans l’élection, dit-elle puisque les électrices de droite représentent environ le quart des votants dans les États dynamiques importants pouvant peser lourd dans la balance du collège électoral.

Républicaine un jour…

L’électrice et la candidate républicaines pro-Trump existent et persistent, même s’il est bien difficile de les faire parler à distance. Women for Trump a refusé la demande d’entrevue du Devoir comme deux autres organisations semblables et quelques candidates de droite aux élections de novembre.

« Les femmes conservatrices peuvent avoir des opinions bien arrêtées sur des questions sociales comme l’avortement, explique la spécialiste, qui les connaît bien. Plusieurs d’entre elles, en particulier les femmes blanches mariées, s’inquiètent également de la façon dont les récents mouvements sociaux visant l’égalité entre les sexes pourraient désavantager les hommes. »

La plupart des républicains semblent rejeter l’importance du sexisme, de la misogynie et de l’adultère parce qu’ils se sentent attachés aux politiciens qui partagent leur identité de parti

 

Elle pense que l’affiliation partisane s’explique surtout de manière circulaire, pour ainsi dire par atavisme idéologique : les républicaines le demeurent par fidélité.

« Il est préférable de comprendre leur motivation par leur identification avec le Parti républicain, résume Mme Caughell. Beaucoup voteront pour le président actuel, même s’il prône des positions que les républicains avaient l’habitude de rejeter, le soutien aux tarifs douaniers ou l’intervention du gouvernement dans les transactions économiques comme nous l’avons vu récemment avec la pression sur la société Tik Tok. Les Américains ont tendance à voter moins sur la base de leur attachement aux problèmes que par attachement au parti politique auquel ils s’identifient. »

Un repoussoir

Le fait que le Grand Old Party soit dirigé par un candidat très peu pieux, deux fois divorcé, adultère, mentant et insultant à qui mieux mieux, se vantant d’agresser des femmes n’entame donc pas cette allégeance bétonnée ? En fait si.

« En général, la plupart des républicains semblent rejeter l’importance du sexisme, de la misogynie et de l’adultère parce qu’ils se sentent attachés aux politiciens qui partagent leur identité de parti, dit la professeure Caughell. Les démocrates ont fait quelque chose de très similaire lorsque de telles allégations ont émergé contre le président Clinton dans les années 1990. »

Elle ajoute qu’on voit un sous-ensemble de femmes républicaines dérangées par le comportement du président, son tempérament, sa politique. « Ce groupe, bien que relativement petit, pourrait être très significatif dans cette élection, en particulier au niveau du Congrès, s’il finit par manifester son mécontentement envers le président en votant contre lui et son parti. »

Le glissement semble d’autant plus possible que seules 70 % des républicaines accordent encore une note positive à Donald Trump selon les plus récents sondages. Il s’agit d’un appui inférieur d’une vingtaine de points par rapport à celui donné par les hommes républicains.

« Habituellement, vous pouvez compter sur un soutien extrêmement élevé — 90 % environ — pour un président parmi les membres de son parti politique, dit la spécialiste. Avec des marges électorales si étroites, ces femmes qui votent généralement républicain pourraient avoir un effet réel sur l’élection présidentielle en votant pour un démocrate et ont déjà eu des effets substantiels sur les élections au Congrès en 2018 et les élections d’État depuis 2017. »

Des suffragettes à aujourd’hui

Les suffragettes espéraient pouvoir infléchir significativement les politiques avec le vote des femmes devenu possible par l’entrée en vigueur du 19e amendement de la Constitution le 18 août 1920, après des décennies de luttes. Dans les faits, il a fallu des décennies supplémentaires avant que cette cause produise cet effet. L’accès aux urnes souvent demeuré compliqué, particulièrement pour les Afro-Américaines, explique en partie la stagnation. Les femmes ont aussi longtemps moins voté que les hommes et, parmi celles qui le faisaient, beaucoup imitaient le choix de leur mari, tout simplement. Le premier écart genré notable aux urnes est apparu à l’élection de Ronald Reagan comme président, en 1980 : 55 % des hommes mais seulement 47 % des femmes l’avaient choisi. L’attrait des politiques démocrates pour le vote féminin n’a jamais cessé de gonfler depuis. L’accès aux soins de santé, la gestion de la pandémie et les discriminations raciales persistantes amplifient maintenant ce virage à gauche.

 
 

Une version précédente de cet article, qui surestimait légèrement l’appui des femmes blanches à Donald Trump en 2016 en s’appuyant sur les sondage à la sortie des urnes, a été modifiée. Le nom de l’institut de politique de l’Université Rutgers a également été clarifié.

 

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