Un premier débat risqué pour Donald Trump

Le premier débat des chefs dans une course électorale demeure toujours un exercice périlleux pour le président sortant qui, au terme de son premier mandat, peut perdre quelques plumes dans une telle rencontre. Sur la photo, des portraits de Joe Biden et de Donald Trump aperçus lors d’un rituel shamanique, à Lima, au Pérou, visant à prédire qui remportera la présidentielle américaine.
Rodrigo Abd Associated Press Le premier débat des chefs dans une course électorale demeure toujours un exercice périlleux pour le président sortant qui, au terme de son premier mandat, peut perdre quelques plumes dans une telle rencontre. Sur la photo, des portraits de Joe Biden et de Donald Trump aperçus lors d’un rituel shamanique, à Lima, au Pérou, visant à prédire qui remportera la présidentielle américaine.

750 $. La somme est faible, mais ses dégâts pourraient être élevés.

En payant à peine 750 $ d’impôt en 2016, selon l’enquête du New York Times publiée dimanche, Donald Trump, milliardaire autoproclamé, a « moins contribué au financement de nos communautés que les serveuses et les immigrants sans papiers », a résumé sur Twitter le jour même la députée démocrate Alexandria Ocasio-Cortez. Une image forte qui risque de venir hanter le président sortant à l’occasion du premier débat télévisé entre les deux candidats à la présidence qui se tiendra mardi soir depuis Cleveland, en Ohio.

À 35 jours du scrutin, Donald Trump et Joe Biden se préparent en effet à croiser le fer pour la première fois depuis le début de la campagne électorale américaine, et ce, dans un cadre formel où le président des États-Unis a sans doute un peu plus à perdre que le candidat démocrate.

« Donald Trump a abaissé considérablement la barre pour Joe Biden en attaquant son adversaire sur ses capacités mentales », résume le stratège politique démocrate Jeff Link, joint par Le Devoir en Iowa. Le candidat démocrate a donc tout à gagner en se montrant solide et en laissant les faits contredire le républicain. « À l’inverse, Donald Trump a suscité beaucoup d’attentes pour lui-même », ajoute-t-il, se plaçant ainsi tout seul sur un terrain fragile, et ce, dans le pays qu’il dirige depuis quatre ans et qui est toujours durement touché par la COVID-19 et par des tensions raciales qu’il a attisées.

Exercice périlleux

Le premier débat des chefs dans une course électorale demeure toujours un exercice périlleux pour le président sortant qui, au terme de son premier mandat, peut perdre quelques plumes dans une telle rencontre. En 2012, Barack Obama s’était excusé auprès de son personnel politique au lendemain de son premier duel télévisé avec Mitt Romney, à Denver, pour avoir flanché face au conservateur. Faute d’une assez bonne préparation, il avait laissé le républicain paraître aux yeux des téléspectateurs comme un modéré de la Nouvelle-Angleterre, apte à faire changer le vent dans quelques États clés.

En 2004, c’est George W. Bush qui s’était montré déstabilisé par les attaques ciblées et soutenues du sénateur démocrate John Kerry, alors qu’en 1984, le manque de concentration et les trous de mémoire de Ronald Reagan lors de son premier débat avec l’ex-vice-président Walter Mondale avaient commencé à soulever des questions sur les aptitudes mentales du 40e président américain qui cherchait à décrocher son deuxième mandat.

Avant les révélations sur les secrets fiscaux de l’ex-vedette de la téléréalité — l’agence du revenu des États-Unis fait enquête sur ses finances et pourrait lui réclamer 100 millions de dollars d’impayés —, Donald Trump avançait toutefois avec un certain avantage vers le débat de mardi, estime la politicologue Nazita Lajevardi, qui enseigne à l’Université d’État du Michigan. « Beaucoup de choses ont changé la semaine dernière avec le décès de la juge de la Cour suprême Ruth Bader Ginsburg et la possibilité de la remplacer par une juge conservatrice avant les élections », explique-t-elle. La Cour suprême fait d’ailleurs partie des thèmes de la rencontre entre les deux hommes. Tout comme la COVID-19, l’intégrité du processus électoral, l’économie et la violence dans les villes américaines.

« Les sondages indiquent que Donald Trump a réduit de moitié l’avance que Joe Biden avait sur lui dans la foulée du débat sur le remplacement de Mme Bader Ginsburg [qui galvanise les forces conservatrices du pays], poursuit-elle en précisant que l’intérêt pour ce débat semble par ailleurs partagé par les électeurs des deux partis, puisque « plus de la moitié d’entre eux ont dit qu’ils allaient le regarder ».

Frapper les esprits

La pression reste toutefois très forte sur Joe Biden, dont la performance lors du premier débat des candidats à l’investiture démocrate en septembre 2019, à Houston, avait été qualifiée de « terrible » par plusieurs observateurs, dont le chroniqueur politique Robert Lehrman, professeur de communication à l’American University de Washington. « Biden doit se montrer chaleureux, sensible, énergique, mais doit également, comme Trump, avoir des déclarations qui frappent l’esprit, dit-il en entrevue au Devoir. Dans le cas contraire, son avance pourrait se réduire considérablement. »

Il ajoute : « Donald Trump va se montrer une fois de plus comme son plus grand partisan, en faisant mousser ses réalisations pré-COVID-19, en louangeant ses réductions de taxes, en s’attribuant le mérite des bonnes années économiques passées et en prétendant avoir agi de manière spectaculaire face au virus. Il va aussi insulter Joe Biden pour tenter de lui faire perdre son sang-froid. »

La rencontre entre les deux candidats va se jouer alors qu’à peine 4 % de l’électorat se définit comme étant indécis. En 2016, lors du premier débat entre Donald Trump et Hillary Clinton, ils étaient 16 %.

« Peu importe ce qu’il va se passer lors de ce débat, le pourcentage d’électeurs qui vont changer d’avis devrait être très mince, assure Robert Lehrman qui a été rédacteur des discours d’Al Gore dans les années 1990. Les fidèles de Donald Trump ont démontré depuis longtemps que, quelles que soient ses frasques, ils n’allaient pas s’en distancier, même si c’est ce qu’il mérite. À l’inverse, les appuis à Joe Biden sont tièdes et s’expriment davantage contre Donald Trump que pour le candidat démocrate. »

Peu importe ce qu’il va se passer lors de ce débat, le pourcentage d’électeurs qui vont changer d’avis devrait être très mince

 

Une configuration des forces qui n’est pas de bon augure pour le camp démocrate dans une élection qui, selon lui, ne repose pas sur la « persuasion », mais plutôt sur la « participation » : stimuler la participation pour tenter de remporter le scrutin. « Que ce soit par la poste ou en personne, les électeurs de Trump vont aller aux urnes comme une tempête, dit-il. Alors que les électeurs de Biden risquent de rester au lit. »

Pour Jeff Link, le débat de mardi pourrait avoir moins d’impact que ceux des années précédentes, en raison, dit-il, « des grandes autres préoccupations » qui occupent l’esprit des Américains en ce moment, particulièrement la pandémie et ses conséquences humaines et sociales. « Il est difficile de rester alerte sur tout en même temps ». Un avis que ne partage pas Nazita Lajevardi. « Dans un moment d’incertitude et de changement, ce débat devrait être très suivi, croit-elle. Non seulement le public américain est avide d’informations, mais il veut aussi comprendre la vision des deux candidats pour faire avancer ce pays. »

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