Les Américains non-croyants, un électorat grandissant, mais ambigu

Le nombre d’Américains qui ne sont affiliés à aucune religion est en hausse constante. En 10 ans, ils sont passés de 17% à 26% de la population américaine.
Photo: Allison Shelley Agence France-Presse Le nombre d’Américains qui ne sont affiliés à aucune religion est en hausse constante. En 10 ans, ils sont passés de 17% à 26% de la population américaine.

Aux États-Unis, la religion prend une telle place dans la société que l’athéisme est devenu un véritable mouvement politique avec ses lobbies, ses revendications et, depuis peu, ses représentants au Congrès. Dernier de trois textes sur ce phénomène de moins en moins marginal chez nos voisins du Sud.

À l’heure où le débat fait rage sur la foi des juges à la Cour suprême, les athées pourraient-ils fragiliser l’appui à la nomination d’Amy Coney Barrett par le Sénat ? Rien n’est moins sûr.

« La confirmation d’Amy Coney Barrett par le Sénat menace tout : la séparation de l’Église et de l’État, les droits des femmes, les lois environnementales, les droits des LGBTQ », déclarait le lobby athée Freedom From Religion Foundation sur Twitter lundi. « Il n’y a plus de temps à perdre. Appelez vos sénateurs ! »

Même si Mme Coney Barrett a été nommée officiellement par le président Donald Trump, ce choix doit être confirmé par le Sénat, où les républicains détiennent 53 sièges sur 100.

« Nous exhortons le Sénat à rejeter sa nomination », demandait quant à lui dimanche le groupe Americans United for Separation of Church and State.

Or si inspirés soient-ils, ces groupes ne mobilisent pas encore suffisamment de gens, selon le politologue John C. Green, un expert des relations entre religion et politique aux États-Unis.

Les électeurs non croyants sont de plus en plus nombreux et pourraient devenir une force politique majeure, avance le chercheur de l’Université d’Akron, en Ohio. Mais pour cela, il faudrait d’abord qu’ils aillent voter et s’intéressent à la politique.

« Le nombre d’Américains qui ne sont affiliés à aucune religion est en hausse constante », observe-t-il. En 10 ans, ils sont passés de 17 % à 26 % de la population américaine. Aux États-Unis, on les surnomme les « nones » (« aucune »), parce que c’est ce qu’ils répondent quand on leur demande à quelle religion ils s’identifient.

Jouer aux quilles tout seul

Mais s’ils comptent pour plus du quart de la population, ils ne constituaient que 17 % des électeurs des élections de mi-mandat de 2018.

On s’en doute, il s’agit surtout de jeunes. Selon le Pew Research Center, quatre millénariaux sur 10 aux États-Unis ne s’attachent à aucune religion.

Mais une bonne partie des « nones » sont « apolitiques », avance M. Green. « Leur manque d’intérêt pour la politique est à l’image de leur manque d’intérêt pour la religion. »

À son avis, la croissance de ce groupe est liée au déclin des activités sociales. « Les Américains s’engagent moins dans des groupes qu’auparavant, dans des ligues de sport. Ils se réunissent moins pour jouer aux cartes, jouer aux quilles. »

Il cite à cet égard l’essai Bowling Alone, du politologue Robert D. Putman. Dans cet ouvrage, Putman cherche à s’expliquer pourquoi les ligues de quilles — auparavant si populaires — sont en voie de disparition aux États-Unis. « Il a découvert que le nombre de personnes qui vont jouer aux quilles n’a pas nécessairement baissé. Les gens vont juste jouer aux quilles tout seuls ou seulement avec leur famille », signale John C. Green.

C’est une force silencieuse. C’est un pouvoir qui n’a pas été exploité. Dans les conventions politiques, on entend parler de Dieu dans chacun des partis. Personne n’a pris soin de cibler ce groupe. Ça va changer, et les politiciens qui le feront vont aller chercher une base politique majeure.

 

En entrevue, plusieurs militants athées soulignent que les « nones » ne sont pas faciles à mobiliser pour des raisons aussi absurdes qu’évidentes : d’habitude, les gens militent ensemble parce qu’ils adhèrent tous à quelque chose. Il est moins facile de mobiliser des individus autour de ce en quoi ils ne croient pas.

Malgré tout, les lobbies comme la Freedom From Religion Foundation (FFRF) ou la Secular Coalition of America (SCA) déploient de grands efforts pour les rallier. « C’est une force silencieuse », dit Andrew L. Seidel de la FFRF, sur un ton enthousiaste. À ses yeux, la cause athée finira par l’emporter grâce à la démographie. « C’est un pouvoir qui n’a pas été exploité. Dans les conventions politiques, on entend parler de Dieu dans chacun des partis. Personne n’a pris soin de cibler ce groupe. Ça va changer, et les politiciens qui le feront vont aller chercher une base politique majeure. »

Tabou afro-américain

Ce n’est pas si simple, fait remarquer M. Green. La grande majorité des militants athées prolaïcité sont des démocrates, or le parti compte aussi un fort bassin d’électeurs plus religieux.

D’emblée, bien des Américains trouvent dans la foi une motivation à s’engager politiquement, fait-il remarquer. « Les personnes croyantes pensent qu’il faut protéger l’environnement parce que c’est Dieu qui l’a créé ; d’autres souhaitent qu’on élargisse l’accès à la sécurité sociale parce que Dieu aime les pauvres, etc. »

C’est particulièrement le cas chez les Afro-Américains, pour qui l’athéisme est un tabou encore plus fort que chez les Blancs, souligne Mandisa Thomas. En 2011, cette résidente d’Atlanta a créé l’organisation Black Nonbelievers en réaction à ce phénomène. « La religion est imprégnée dans notre identité raciale. C’est très émotif », dit-elle. Après avoir été imposée aux Noirs à l’époque de l’esclavage, l’Église est devenue, paradoxalement, pour eux, un lieu d’enracinement communautaire, poursuit-elle.

« Dès lors, rejeter l’Église et le dire, c’est perçu par certains comme rejeter la communauté noire elle-même. Je l’ai vécu moi-même. » Or « l’Église, dit-elle, a joué un rôle de premier plan pour représenter notre communauté, mais elle ne l’a pas toujours fait dans notre intérêt ».

Reste à savoir comment les gens hiérarchisent leurs priorités. « 58 % des électeurs noirs se disent prêts à appuyer un candidat non croyant s’il partage leur opinion sur d’autres enjeux majeurs », note dans une analyse Ron Millar, le coordonnateur du groupe de pression athée Center for Freethought Equality.

Dans la même analyse, M. Millar observe que les jeunes républicains sont relativement indifférents à la foi des candidats aux élections. Selon un sondage commandé par son organisme, 68 % des 35 ans et moins disent que cela n’influe pas sur leur vote.

De l’Ohio au Kentucky

Tout dépend par ailleurs du lieu où on se trouve. En plusieurs décennies passées à New York, Mandisa Thomas n’avait jamais été ostracisée pour son absence de foi. C’est en déménageant en Géorgie qu’elle s’est pour la première fois sentie différente.

Un phénomène bien illustré par l’histoire de Ben Hart, un retraité de l’Ohio qui s’est fait faire une plaque d’immatriculation avec l’inscription « Je suis Dieu » [IMGOD]. Lorsqu’il vivait en Ohio, cet octogénaire pouvait sillonner les routes de la région sans souci.

Mais lorsqu’il a déménagé dans le Kentucky, l’État lui a refusé la même plaque, la qualifiant de « vulgaire ou obscène ». Après une longue bataille devant les tribunaux, M. Hart a finalement eu gain de cause il y a quelques mois.

L’organisme American Atheists parle de « deux Amériques » dans une étude récente menée auprès de 34 000 personnes athées. « L’expérience des personnes athées varie énormément d’un endroit à l’autre aux États-Unis », peut-on lire dans le document. « Alors qu’en Californie et au Vermont, l’athéisme suscite peu de réactions, les personnes non croyantes de l’Utah ou du Mississippi vivent une tout autre réalité. »

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