Le pari risqué d'une nomination rapide

La dépouille de la juge Ruth Bader Ginsburg sera exposée mercredi et jeudi à la Cour suprême des États-Unis. L’icône féministe, décédée vendredi, recevra un hommage national vendredi au Capitole.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse  La dépouille de la juge Ruth Bader Ginsburg sera exposée mercredi et jeudi à la Cour suprême des États-Unis. L’icône féministe, décédée vendredi, recevra un hommage national vendredi au Capitole.

« Combler le siège. » La juge libérale de la Cour suprême des États-Unis Ruth Bader Ginsburg avait à peine rendu son dernier souffle que déjà le slogan appelant à son remplacement immédiat prenait de l’ampleur aux États-Unis, scandé en chœur par les partisans de Donald Trump rassemblés cette fin de semaine en Caroline du Nord.

Normal. Pleuré par les démocrates, le départ de cette icône du plus haut tribunal du pays est surtout perçu par le camp républicain, à plus d’un mois du scrutin présidentiel, comme une occasion en or de donner une nouvelle tonalité à sa campagne. Comment ? En attirant, à court terme du moins, les regards sur cette nomination partisane qui va renforcer le conservatisme de la Cour suprême pour mieux faire oublier les critiques ciblant le président sur sa gestion de la pandémie de COVID-19.

« Trump préfère de loin faire sa campagne sur la Cour suprême plutôt que de se retrouver au centre d’une campagne référendaire sur sa gestion de la COVID », a dit le stratège républicain Alex Conant mardi à l’agence de presse Reuters.

Mardi, les décès liés au coronavirus ont franchi la barre des 200 000 aux États-Unis, selon l’Université Johns Hopkins. Il s’agit de 21 % des victimes à l’échelle de la planète dans un pays qui abrite 4 % de la population mondiale. Le taux de mortalité y est 5 fois plus élevé que dans les pays de l’OCDE, tout comme la croissance des nouveaux cas en septembre, de 60 % plus haute, selon une étude du Brookings Institution, un groupe de réflexion de Washington.

 

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Mais le pari de Donald Trump est toutefois risqué puisqu’il pourrait au final galvaniser le vote démocrate, irrité par le caractère précipité du geste, tout en menaçant plusieurs sénateurs républicains dont la réélection dans quelques États a été fragilisée par les quatre dernières années tumultueuses de l’ère Trump.

« Si les républicains accélèrent le processus de nomination d’un juge de la Cour suprême avant les élections, cela va certainement profiter aux démocrates, a indiqué mardi au Devoir Andy Ballard, chercheur au Center for Congressional and Presidential Studies de l’American University de Washington. La colère est une puissante force de mobilisation dans ces élections et c’est ce que les électeurs démocrates sont le plus susceptibles de ressentir dans ce cas »

N’empêche, mardi, les élus républicains se sont réunis afin de discuter pour la première fois depuis l’annonce de la mort de Mme Bader Ginsburg de l’occasion d’accélérer le processus de nomination de sa remplaçante avant le prochain scrutin électoral. Il s’agira d’une femme, a assuré Donald Trump, qui va annoncer samedi le nom de la nouvelle juge.

La colère est une puissante force de mobilisation dans ces élections

 

Amy Coney Barrett, juge à la Cour d’appel fédérale, serait au sommet de la liste. Elle est une fervente religieuse et conservatrice en harmonie avec le président sur les questions d’immigration ou d’avortement. Trump l’a rencontrée lundi. Vendredi, il devrait également discuter avec une autre candidate potentielle, Barbara Lagoa, juriste de la Floride. Cette dernière cumule plusieurs avantages : elle est conservatrice et fille d’immigrants cubains. En la choisissant, il pourrait ainsi renforcer le vote en sa faveur en Floride, particulièrement au sein de la frange latino-américaine, un État où sa victoire n’est pas jouée d’avance en 2020.

Double contradiction

En mettant cette nomination sur la voie rapide, en pleine campagne, le camp républicain se place toutefois dans une double contradiction. D’abord en ne respectant pas les dernières volontés de la défunte qui, selon son entourage, a demandé avant de mourir que son successeur soit choisi par le prochain président. Puis, en précipitant une nomination avant le jour du vote, et ce, quatre ans après avoir bloqué celle du juge Merrick Garland par Barack Obama, huit mois avant les élections de 2016, prétextant que ce choix devait être fait par le prochain président élu.

« Les électeurs républicains semblent massivement soutenir ce choix rapide d’une nouvelle juge, commente à l’autre bout du fil la politicologue Jamil Scott, de l’Université Georgetown. La décision de Mitt Romney de soutenir cette nomination avant le vote en témoigne. Il était le seul républicain au Sénat à avoir voté pour la destitution de Donald Trump au début de l’année »

Selon elle, les sénateurs républicains cherchent également à profiter de leur majorité au Sénat pour tenir les audiences nécessaires et le vote en vue de cette nouvelle nomination qui va faire entrer le plus haut tribunal du pays dans une ère de conservatisme. Ils détiennent la chambre basse par une très mince majorité, avec 53 sièges contre 47 pour les démocrates, y compris les deux indépendants qui leur sont proches. En novembre prochain 23 sièges républicains vont être remis en jeu contre 12 pour les démocrates. Plusieurs élus du camp de Donald Trump sont d’ailleurs menacés, comme Susan Collins dans le Maine ou Lisa Murkowski de l’Alaska, qui ont toutes deux annoncé cette semaine que le choix préélectoral de la remplaçante à Ruth Bader Ginsburg n’était pas une bonne idée. Mme Collins a dit mardi qu’elle ne voterait pas pour le choix de Donald Trump.

Un sondage Reuters publié dimanche leur donne raison : 62 % des adultes américains estiment que le vainqueur de l’élection présidentielle de novembre devrait nommer la nouvelle juge. Pas l’actuel président.

Le sénateur Cory Gardner, du Colorado, qui est au cœur d’une course difficile pour sa réélection, a indiqué par voie de communiqué qu’il voterait pour le candidat de Donald Trump.

« Il est très compliqué pour les sénateurs républicains de ne pas suivre Donald Trump dans cette décision, si près du scrutin, poursuit Jamil Scott. Plusieurs pourraient avoir besoin d’un coup de pouce du président ou d’un soutien financier du parti pour mener leur campagne à terme dans un contexte atypique où les événements publics et le porte-à-porte ne sont pas possibles. D’ici le 3 novembre, la visibilité va donc passer par les médias et il faut de l’argent pour se la payer. »

Il est très compliqué pour les sénateurs républicains de ne pas suivre Donald Trump dans cette décision, si près du scrutin

 

Mais pour le sénateur du Texas, John Cornyn, cette précipitation est aussi guidée par l’urgence de ne pas maintenir la Cour suprême dans sa position actuelle de 8 juges, plutôt que 9, ce qui pourrait nuire à une prise de décision, particulièrement si le scrutin de novembre devait être contesté devant les tribunaux, ce qui semble être un scénario de plus en plus plausible pour les élus républicains comme pour les démocrates.

Mais il s’est fait également lucide en admettant que la dernière nomination qui a été faite rapidement l’a été grâce « à beaucoup de coopération » entre les partis. « Et je ne m’attends pas à beaucoup de coopération des démocrates cette fois », a-t-il indiqué à NBC.

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