Aux États-Unis, la bataille pour la Cour suprême électrise la campagne

Quelques  centaines de personnes se sont spontanément rassemblées vendredi devant les  colonnes de la Cour suprême,  à Washington, pour une émouvante veillée en l’honneur de  la juge Ruth  Bader Ginsburg.
J. Scott Applewhite Associated Press Quelques centaines de personnes se sont spontanément rassemblées vendredi devant les colonnes de la Cour suprême, à Washington, pour une émouvante veillée en l’honneur de la juge Ruth Bader Ginsburg.

Après le décès de la juge Ruth Bader Ginsburg, Trump et les républicains espèrent que la bataille autour de son remplacement mobilisera leur électorat. Quitte à provoquer une crise constitutionnelle et politique majeure.

Elle laisse les démocrates face à leur deuil et à un océan d’inquiétudes. Les partisans de Donald Trump, eux, n’ont désormais qu’une hâte : profiter de sa mort pour gommer les gains auxquels elle a consacré sa vie. Doyenne et icône progressiste de la Cour suprême des États-Unis, où elle siégeait depuis 1993, la juge Ruth Bader Ginsburg, dite RBG, s’est éteinte vendredi à 87 ans, emportée par un cancer du pancréas. Et à un mois et demi d’élections cruciales, dans un pays profondément déchiré, son décès n’a suscité sans surprise ni union nationale ni armistice politique.

Certes, quelques centaines de personnes se sont spontanément rassemblées vendredi devant les colonnes de la Cour suprême, à Washington, pour une émouvante veillée à la nuit tombée. À la Maison-Blanche comme au Congrès, les drapeaux ont été mis en berne en son honneur. Et de chaque famille politique, hommages et condoléances ont naturellement afflué. Barack Obama a salué une « guerrière pour l’égalité des sexes », Donald Trump « un titan du droit » et « un esprit brillant », son rival Joe Biden « une héroïne » et « une voix infatigable dans la quête de l’idéal américain suprême : l’égalité de tous devant la loi ».

Mais derrière cette solennité éphémère, la nation américaine, polarisée à l’extrême, obsédée par les identités ethniques, religieuses ou sexuelles sur lesquelles la Cour suprême a tant eu — et aura encore — à se prononcer, a rapidement replongé dans la guerre politico-culturelle qui la déchire depuis de longues années. Et plus encore depuis l’avènement de Donald Trump. « Il faut être triste que Ruth Bader Ginsburg décède dans cette situation, où on fait passer au deuxième plan son legs, qui est fabuleux, pour se jeter directement dans la bataille politique », déplore Anne Deysine, professeure émérite à l’Université Paris-Nanterre et spécialiste de la Cour suprême américaine.

Les hostilités ont débuté une heure à peine après l’annonce du décès de RBG, quand le chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, a fait savoir qu’un vote serait organisé sur le futur candidat choisi par Trump. C’est ce que prévoit la Constitution. Mais le précédent Merrick Garland souligne l’hypocrisie et « l’absence totale de principes de McConnell », note Anne Deysine. En 2016, le sénateur du Kentucky avait en effet refusé d’auditionner Garland, le juge choisi par Barack Obama au printemps pour siéger à la Cour en remplacement du conservateur Antonin Scalia, au prétexte qu’il s’agissait d’une année électorale. Dès samedi matin, le président américain s’est prononcé à son tour pour un remplacement au pas de charge. « Nous avons cette obligation, sans délai », a-t-il martelé sur Twitter.

La bataille qui s’annonce « renforce le contexte de crise multidimensionnelle actuelle » dans le pays, analyse pour Libération Idris Fassassi, professeur de droit public à l’Université de Picardie-Jules-Verne. « Crise sanitaire en raison de la COVID-19, crise sociale profonde à travers les divisions et heurts autour de la question des violences policières à l’égard de la minorité noire, crise de la démocratie à travers les incertitudes sur l’élection elle-même et sur le vote par correspondance, alimentées par le président lui-même, crise institutionnelle également à travers la conception maximaliste de ses pouvoirs retenus par le président », détaille le spécialiste des États-Unis.

Alors que la pandémie de coronavirus, la récession et le mouvement antiraciste consécutif à la mort de George Floyd avaient quelque peu éclipsé le sujet de la Cour suprême, le décès de Ruth Bader Ginsburg « le propulse à nouveau au premier plan » de la campagne, ajoute Idris Fassassi. « La question du remplacement de la juge Ginsburg est d’autant plus importante que la Cour pourrait être amenée à intervenir dans des contentieux liés à l’élection présidentielle elle-même, comme ce fut le cas en 2000 » dans le duel entre George W. Bush et Al Gore, note-t-il.

Détourner l’attention

À quel point ce coup de théâtre peut-il remodeler la campagne ? Dans le camp de Trump, à la peine dans les sondages au niveau national comme dans plusieurs États clés, on espère que la bataille autour de la Cour suprême va détourner l’attention du marasme économique et sanitaire du pays, qui devrait franchir dans les jours à venir la barre officielle des 200 000 morts de la COVID-19. Sondages à l’appui, la Maison-Blanche et le Parti républicain estiment avoir intérêt à replacer le débat politique sur le terrain sociétal et juridique, plus cher à l’électorat conservateur que progressiste. Il y a quatre ans, la nomination à la Cour suprême était citée comme le facteur le plus important de leur choix par 26 % des électeurs de Trump, contre seulement 18 % de ceux de Hillary Clinton.

« En matière de voix, Trump a tout à gagner, estime Anne Deysine. Car il se rend bien compte que la Cour suprême est un atout électoral fabuleux, notamment pour consolider son soutien au sein de l’électorat évangélique. L’accord conclu récemment entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn allait dans ce sens. » Puissant catalyseur pour l’électorat le plus religieux, la question du siège à la Cour pourrait l’être aussi « pour une partie de l’électorat conservateur qui, tout en n’adhérant pas aux abus et aux dérapages de Trump, se retrouve dans les nominations de juges conservateurs à la Cour suprême et dans les cours inférieures », complète Idris Fassassi. D’autant que le gouvernement Trump et le Sénat républicain ont fait preuve, sur ce sujet, d’une discipline sans faille, nommant un nombre record de juges dans l’ensemble de l’appareil judiciaire fédéral du pays. Un héritage durable — et une promesse tenue — que le président va se faire un plaisir de marteler dans les semaines à venir.

Par rapport au scrutin de 2016, la donne a toutefois changé. L’électorat démocrate, plus enragé que jamais par quatre ans d’exercice du pouvoir de Donald Trump, pourrait se mobiliser en masse dans les urnes. « La vérité, c’est que non seulement les tribunaux sont en jeu, mais des générations de décisions judiciaires sont en jeu. Je pense que nous verrons un enthousiasme inédit », prédit dans Politico le stratège démocrate Antjuan Seawright. Signe de la volonté de mobiliser rapidement ses troupes, le groupe progressiste Demand Justice a exhorté dès vendredi soir ses soutiens à « protéger l’héritage de Ruth Bader Ginsburg » et promis une campagne publicitaire à 10 millions de dollars pour s’opposer au remplacement de Ginsburg avant l’entrée en fonction du prochain président.

Une autre évolution pourrait jouer en faveur des démocrates. Par rapport à 2016, l’une des principales faiblesses de Donald Trump, confirmée à la fois par les résultats des élections de mi-mandat en 2018 et par les sondages, porte sur l’électorat diplômé de banlieue, féminin en particulier. Chez ces femmes de banlieue, objet de toutes les attentions des deux campagnes, la perspective d’une Cour suprême à forte majorité conservatrice qui menacerait, par exemple, l’arrêt Roe vs Wade sur le droit à l’avortement, pourrait agir comme un repoussoir.

« Il faut espérer qu’il y aura ce sursaut, cette mobilisation, notamment chez les jeunes électeurs progressistes, dit Anne Deysine. Même si malheureusement, cela ne permettra pas, a priori, d’empêcher l’approbation par le Sénat républicain d’un sixième juge conservateur à la Cour suprême. » D’autant, ajoute-t-elle, que « McConnell a décidé qu’il rentrerait dans l’histoire comme celui qui a changé la coloration de la Cour ».

Mince espoir

Les élections et le processus de nomination étant totalement indépendants l’un de l’autre, un scénario du pire, avec un vote organisé après le 3 novembre par des républicains battus au Sénat et à la présidentielle, mais encore au pouvoir, n’est pas exclu, selon Idris Fassassi : « Les républicains ont plutôt intérêt à ne pas confirmer le successeur avant le scrutin du 3 novembre, afin de bénéficier de la mobilisation de leur électorat, et ensuite confirmer le candidat entre le scrutin et la passation de pouvoir en janvier. Une telle solution, surtout si les démocrates remportent la Maison-Blanche et prennent le contrôle du Sénat, serait inédite à l’ère moderne, problématique et renforcerait la crise. »

À court terme, le seul — et mince — espoir pour les démocrates que Ruth Bader Ginsburg ne soit pas remplacée avant janvier réside donc dans la défection de trois, voire quatre sénateurs républicains, dont certains engagés dans des campagnes de réélection difficiles. À l’image de Cory Gardner (Colorado) et de Susan Collins (Maine), les deux seuls à remettre en jeu leur siège dans des États remportés par Clinton en 2016. « Je ne crois pas que le Sénat devrait voter sur le nommé [de Trump] avant l’élection », a indiqué samedi Susan Collins dans un communiqué. La sénatrice de l’Alaska, Lisa Murkowski, dont le mandat n’est pas remis en jeu cette année, disait il y a quelques jours ne pas souhaiter un vote avant l’élection. Et certains veulent croire que Mitt Romney, le seul sénateur républicain à avoir voté en faveur de la destitution de Donald Trump, pourrait également s’y opposer.

La bataille, féroce et titanesque, qui débute semble pour l’heure à l’avantage des républicains. Les enjeux pouvaient difficilement être plus élevés. Car de son issue dépendra non seulement l’avenir politique du pays pour les quatre prochaines années, mais aussi celui de la société américaine pour la génération à venir.

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