Donald Trump veut mettre TikTok k.o.

Près de 100 millions d’Américains utiliseraient le réseau TikTok.
Photo: Drew Angerer Getty Images via Agence France-Presse Près de 100 millions d’Américains utiliseraient le réseau TikTok.

Au nom de la sécurité nationale ? Ou pour le bien de son image et de sa campagne électorale ?

La décision de Donald Trump d’interdire les applications TikTok et WeChat, réseaux sociaux propriétés d’entreprises chinoises, à partir de dimanche sur le sol américain, laisse perplexes plusieurs observateurs, qui n’y voient rien de plus qu’un scénario prévisible visant à servir les intérêts politiques du président américain.

« L’affaire TikTok est avant tout alimentée par les visées électoralistes de Donald Trump », résume en entrevue au Devoir Jean-Claude Guédon, professeur de littérature comparée à l’Université de Montréal, mais surtout l’un des pionniers au Québec en matière de promotion de l’Internet ouvert et de défense de la neutralité du Net. « Elle ne cherche qu’à brandir une fois de plus le grand épouvantail chinois face à l’Amérique trumpienne. »

Vendredi, par la voix de son secrétaire d’État au Commerce, Wilbur Ross, le gouvernement Trump a annoncé l’interdiction, dès dimanche, de télécharger TikTok, un espace social versé dans la microvidéo, très populaire chez les jeunes, et banni l’utilisation complète du réseau social WeChat. Washington évoque une « menace pour la sécurité nationale » pour justifier sa décision, qui fait suite à un décret présidentiel signé début août par Donald Trump qui cible les deux applications détenues par des intérêts chinois.

Par voie de communiqué, le département américain du Commerce évoque « un combat contre la collecte malintentionnée de données personnelles de citoyens américains » par le parti communiste chinois. Il dit également vouloir faire la promotion des « valeurs nationales » et des « normes démocratiques fondées sur des règles et sur l’application agressive des lois et règlements américains ».

Les relations entre les États-Unis et la Chine sont tendues, sur fond de guerre commerciale, depuis l’arrivée du milliardaire à la Maison-Blanche.

« Attaquer TikTok n’est pas vraiment une politique sérieuse pour protéger les téléphones et les données des Américains, estimait vendredi le chroniqueur Zachary Karabell dans les pages numériques de Politico. C’est plutôt un moyen pour Washington de donner l’impression de faire quelque chose pour protéger les Américains dans un monde inquiétant », de manière purement cosmétique.

Près de 100 millions d’Américains utiliseraient le réseau TikTok et vont pouvoir continuer à le faire sans toutefois avoir accès aux mises à jour à compter de dimanche. Il sera également impossible de télécharger l’application dans un nouveau téléphone. La Maison-Blanche avait donné à l’entreprise chinoise ByteDance, propriétaire de l’application, jusqu’au 20 septembre pour se trouver un acheteur américain afin de pouvoir continuer à offrir son service aux États-Unis.

Des discussions sont en cours avec le géant Oracle. Washington donne aux parties jusqu’au 12 novembre pour s’entendre, avant de fermer totalement la porte à TikTok sur son territoire.

Dans le cas de WeChat, principalement utilisé par des ressortissants chinois vivant aux États-Unis, des étudiants et des Américains faisant des affaires avec la Chine, le réseau va être mis en berne dès dimanche. Près de 20 millions d’utilisateurs vont en faire les frais.

Pour Jean-Claude Guédon, l’argument de la collecte malicieuse de données par TikTok tient un peu de l’hypocrisie puisque, dans les faits, la pratique de l’entreprise en la matière ne diffère en rien de celles de compagnies comme Facebook ou Twitter, qui garantissent la gratuité de leur produit en faisant commerce des données personnelles récoltées sur leur utilisateur.

« Or, sur ce point, les États-Unis sont loin d’avoir adopté les mesures de protection que l’on commence à voir apparaître en Europe », dit-il.

« L’invocation de la sécurité nationale américaine pour interdire TikTok est trompeuse jusqu’au point d’être absurde, écrit Zachary Karabell. Si le gouvernement chinois voulait accéder aux données des utilisateurs américains, il dispose de nombreux outils de cyberespionnage pour le faire. Et il en va de même pour tout gouvernement qui a investi massivement dans le cyberespionnage, comme les États-Unis, la Russie, Israël et une poignée d’autres pays. »

D’ailleurs, en évitant d’aborder les réels enjeux de sécurité, Donald Trump fait la sourde oreille depuis quatre ans devant plusieurs fondateurs de l’Internet et du Web, dont Vint Cerf, qui appellent à un retour à la neutralité de l’Internet et à la fin de l’ère actuelle de commercialisation intensive des rapports sociaux numériques, souligne M. Guédon.

Cette privatisation, basée sur la captation de l’attention, aurait contribué à accroître la désinformation et à accentuer les polarisations au sein des sociétés. En nuisant au débat social, par l’amplification de l’indignation plutôt que le partage de l’opinion et la discussion, elle est fortement soupçonnée également de porter atteinte aux démocraties et de contribuer à la radicalisation des comportements.

Un risque paradoxal

La décision de Washington de condamner TikTok sur son territoire pourrait paradoxalement compromettre la sécurité des données des utilisateurs, qui n’auront plus accès à partir de dimanche aux « mises à jour permettant de rendre les applications plus sécuritaires », a indiqué Hina Shamsi, spécialiste des questions de sécurité nationale au sein de l’American Civil Liberties Union.

« Nous ne sommes pas d’accord avec la décision du département du Commerce et sommes déçus », a indiqué une porte-parole de TikTok à l’AFP. « Dans notre proposition au gouvernement américain, nous nous sommes déjà engagés à des niveaux sans précédent de transparence et de responsabilité supplémentaires, bien au-delà de ce que les autres applications sont prêtes à faire. »

Donald Trump a TikTok dans le nez depuis le début de l’été, et ce, après que des centaines de jeunes ont utilisé ce réseau pour pourrir une de ses rencontres politiques à Tulsa, en Oklahoma. Ils avaient réclamé massivement à son organisation de campagne des billets pour l’événement, sans intention d’y aller. Le projet avait laissé le président dans une salle presque vide, nuisant ainsi à l’image d’engouement qu’il voulait donner au commencement de sa campagne électorale.


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