Le douloureux legs d’un père ségrégationniste

Au coeur du square ou se tenait autrefois le marché aux esclaves de Montgomery trône aujourd’hui une fresque de Black Lives Matter. Peu à peu, les nouveaux symboles de l’égalité recouvrent les cicatrices de l’esclavage et de la ségrégation, mais les blessures du passé restent profondes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au coeur du square ou se tenait autrefois le marché aux esclaves de Montgomery trône aujourd’hui une fresque de Black Lives Matter. Peu à peu, les nouveaux symboles de l’égalité recouvrent les cicatrices de l’esclavage et de la ségrégation, mais les blessures du passé restent profondes.

Le « Grand Sud » américain, celui des voyelles traînantes, de l’hospitalité, de la bonne bouffe et de la foi. Mais aussi un Sud amer, une ceinture afro-américaine d’inégalités marquée par l’histoire et le racisme, où les relations tendues entre communautés mobilisent la base électorale de Donald Trump. Le Devoir est sur la route pour comprendre ces divisions et apporter un éclairage sur les changements en cours.

Le passé est déjà difficile à accepter, mais comment trouver son propre legs quand son père est l’un des ségrégationnistes les plus célèbres de l’histoire américaine ?

Il n’y a pas de question plus centrale pour Peggy Wallace Kennedy, fille du défunt gouverneur d’Alabama George Wallace. « Pouvez-vous commencer par parler de moi ? » demande-t-elle, pas par vanité, mais par crainte de disparaître à nouveau sous l’ombre paternelle.

Elle a l’air d’un petit oiseau fragile à la porte de sa maison de Montgomery, en Alabama, tant à cause de sa chemise rose pâle parfaitement repassée que par son gabarit. Sa taille est inversement proportionnelle à l’entreprise de réconciliation qu’elle mène ; sa voix, délicate, se brise à plusieurs reprises, mais son propos finit toujours par décoincer une gorge nouée.

Après des décennies à y réfléchir et une douzaine d’années de travail acharné, Mme Wallace Kennedy a publié ses mémoires, The Broken Road, en 2019 et affronté les tribunes publiques pour livrer ce message dont elle ne démord pas : « Ce qui importe n’est pas qui vous êtes, mais qui vous pouvez devenir. »

Alors que les États-Unis divisés semblent vouloir retourner en arrière, tout près de l’époque où son père était au pouvoir, elle espère que son histoire personnelle pourra en inciter d’autres à réévaluer leur passé.

« J’aimais mon père, mais il ne voulait jamais parler de son passé », dit-elle aujourd’hui. C’est son fils cadet à elle, Burns, qui a planté la première graine de ce qui allait mener à ses efforts de réconciliation. En 1996, alors que la famille visite la tombe de Martin Luther King à Atlanta, le jeune garçon voit les photos de tragiques événements survenus sous le règne du gouverneur Wallace. Il se tourne alors vers sa mère et lui demande : « Pourquoi Paw Paw [grand-papa] a-t-il fait toutes ces choses à d’autres personnes ? »

Bouche bée, la dame se rend compte que son père ne lui a jamais donné de réponse à cette question, et sa quête commence. Mais pour devenir sa « propre voix », comme elle le martèle, elle a dû soulever nombre de couches douloureuses d’histoire.

Un père ségrégationniste

Entre 1963 et 1967, le premier mandat de George Wallace est marqué par les violences raciales. Sa phrase la plus célèbre demeure sans doute celle prononcée lors de sa toute première inauguration comme gouverneur en janvier 1963 : « Ségrégation maintenant, ségrégation demain et ségrégation pour toujours. » La même année, quatre fillettes sont tuées dans un attentat meurtrier, quand des membres du Ku Klux Klan posent une bombe dans une église de Birmingham, en Alabama.

Peggy Wallace Kennedy raconte certains de ces événements à partir de son point de vue de jeune femme, depuis son salon d’enfance dans le manoir du gouverneur, où elle a déjà conscience d’être blanche, privilégiée et relativement à l’abri de la violence. Au début de l’adolescence, et en rétrospective, elle se demande si elle aurait dû — et surtout si elle aurait pu — s’opposer à son père, mesurant la douleur qu’il a causée.

C’est aussi l’époque où le gouverneur Wallace se met physiquement en travers des deux premiers étudiants afro-américains de l’Université d’Alabama où se pratique encore la ségrégation, Vivian Malone Jones et James Hood.

Puis viendra le dimanche sanglant du 7 mars 1965, quand des centaines de marcheurs sont battus à Selma sur le pont Edmund Pettus. La marche est menée par John Lewis, plus tard élu au Congrès américain et figure importante du mouvement. Il y laisse presque sa peau durant ce Bloody Sunday.

Demander pardon

C’est la rencontre de John Lewis, « l’homme le plus gentil sur la Terre », dira Peggy, qui lui donne l’élan dont elle a besoin. En 2009, la famille Wallace Kennedy est invitée à participer à la commémoration annuelle de la marche de 1965 à Selma.

Durant la traversée du pont, la dame s’arrête et parle des images de John Lewis qui ont fait le tour du monde, alors qu’il subissait les coups des policiers dans son trench-coat.

L’homme s’approche alors et lui dit : « Je pense qu’il est temps pour nous d’avancer. Maintenant, prends ma main jusqu’à ce que nous ayons traversé. » Le lendemain, leur image fait la une de tous les plus grands journaux américains.

« J’avais été silencieuse pendant si longtemps. Quand on vient d’une famille comme la mienne, personne ne vous demande votre opinion », regrette-t-elle. Mais John Lewis a délié quelque chose en elle : « Si lui pouvait m’aimer pour qui je suis et m’appeler “ma sœur”, alors j’allais faire le choix de parler. »

C’est le même John Lewis qui avait déjà écrit une lettre ouverte en 1998, quelques jours après la mort de George Wallace, pour pardonner publiquement à l’ancien gouverneur. Il faut dire que Wallace lui-même a publiquement demandé pardon, et à plusieurs reprises, après être devenu paralysé à la suite d’un attentat contre lui.

Même si Peggy Wallace Kennedy n’en peut plus des comparaisons de son père avec le président Donald Trump, son livre s’échappe un peu sur le sujet : elle y dénonce à plusieurs endroits la politique de la « peur et de la colère », celle qui « rend la haine acceptable ».

« Rendre à l’Amérique sa grandeur », le slogan de Trump, n’est pas un plan, « c’est une insinuation que l’Amérique n’est pas assez bien pour en être fière », écrit-elle. Mais pas question aujourd’hui de même mentionner le nom du président. Peggy Wallace Kennedy a peut-être l’air d’un oiseau brisé par moments, mais elle ne laissera plus son message être pris en otage par qui que ce soit.

Ces reportages ont été financés grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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