Fin de partie pour les accusateurs de Donald Trump

Stephen Parlato, un opposant de Donald Trump, était venu du Colorado pour manifester vendredi devant le Congrès, où se déroule le procès en destitution.
Photo: J. Scott Applewhite Associated Press Stephen Parlato, un opposant de Donald Trump, était venu du Colorado pour manifester vendredi devant le Congrès, où se déroule le procès en destitution.

« C’est une farce. L’issue de ce procès est écrite d’avance. Les sénateurs républicains vont protéger leur gars et surtout assurer leur réélection. Il ne faut pas espérer beaucoup plus de ce procès en destitution. »

Derrière son comptoir — celui du gars de la sécurité de l’American Jazz Museum de Kansas City —, Art Stringfield, Afro-Américain dans la soixantaine, avait finalement vu juste. Vendredi, en fin d’après-midi, les sénateurs américains ont rejeté à 51 contre 49 l’amendement appelant à la présentation de nouveaux témoins et de nouveaux documents dans le cadre du procès en destitution de Donald Trump.

Le geste a ainsi précipité la fin de cette procédure, qui du reste a été suspendue jusqu’à mercredi prochain. Le vote — et l’acquittement de plus en plus probable du président accusé d’abus de pouvoir et d’obstruction à la justice — doit y être tenu.

Cette suspension du procès a été amorcée en partie par la frange modérée des républicains, qui souhaitent prendre le temps d’expliquer leur décision à leurs électeurs. 57 % des Américains se sont déclarés cette semaine favorables à la présentation de témoins, selon un sondage YouGov Blue commandé par le groupe de pression Demand Justice.

C’est un spectacle plus qu’un procès

Le vote sur la destitution va donc avoir lieu après le Super Bowl, à l’affiche dimanche soir, après les primaires de l’Iowa lundi, et après le discours sur l’état de l’Union que Donald Trump doit livrer mardi.

C’est la première fois dans l’histoire des États-Unis qu’un procès en destitution ne fait entendre aucun témoignage de protagonistes et ne présente aucun élément de preuves, deux choses contre lesquelles la Maison-Blanche et la majorité républicaine au Sénat opposent depuis le début une résistance sans failles.

« C’est une grande tragédie, a résumé Chuck Schumer, leader de la minorité démocrate au Sénat. Sans témoins, sans documents, ce procès en destitution est une perfidie. L’Amérique va se souvenir malheureusement de ce jour comme celui où le Sénat n’a pas assumé ses responsabilités, où il s’est détourné de la vérité pour orchestrer un simulacre de procès. »

Sa collègue Sylvia Garcia, sénatrice démocrate du Texas, a pour sa part souligné que « si la Maison-Blanche n’avait rien à se reprocher, elle n’avait pas à résister à ce point à la présentation de témoins et de document ».

Les démocrates souhaitaient appeler à la barre l’ex-conseiller à la sécurité nationale John Bolton, tout comme l’ex-chef de cabinet de Donald Trump Mick Mulvaney pour éclairer les crimes allégués du président devant le tribunal sénatorial. Les deux hommes ont été au coeur de l’affaire ukrainienne, à l’origine de ce procès en destitution.

Aux électeurs de trancher

« Ce procès en destitution, c’est le mieux qui pouvait arriver à cette présidence odieuse », a laissé tombé plus tôt cette semaine Will Leathem, propriétaire de la librairie de bouquins usagés Prospero’s Book, dans un des deux seuls comtés de Kansas City qui a voté démocrate en 2016. Cette ville du Midwest américain s’étend avec ses banlieues entre le Missouri et le Kansas, tous deux acquis aux républicains. En 2016, Trump y a gagné avec des majorités de plus de 57 %. « Mais le résultat est joué d’avance, a-t-il ajouté. Les sénateurs républicains ne sont pas prêts à se rendre jusque-là. Et au final, ce sont les électeurs qui vont devoir trancher sur la culpabilité ou pas du président. » En novembre prochain. Lors de la nouvelle course à la présidence.

« C’est un spectacle plus qu’un procès, a résumé pour sa part Mark, architecte, rencontré dans un restaurant de nouilles thaï dans le Crossroads District, un vieux quartier renippé par les designers, les artistes et quelques cafés à la facture urbaine importée de la côte ouest. Mais c’est finalement un spectacle utile qui a pour effet de rapprocher un peu plus les gens de la politique, de les inciter à être un peu plus à l’écoute de se qui se passe et de s’impliquer d’avantage. »

L’exercice n’est pas une sinécure pour les démocrates dans ce coin de pays frappé par une marée rouge en 2016 et que plusieurs, comme Damien Gilbert, la mi-vingtaine, président des Jeunes démocrates du Kansas, considèrent désormais comme une marée noire.

« Les choses sont en train de changer, dit celui qui a bossé pour la campagne d’Hillary Clinton il y a quatre ans. Ce procès en destitution porte déjà un coup sérieux à Donald Trump, peu importe la façon dont il va finir, assure-t-il. La procédure a montré la complaisance des élus républicains à l’endroit de Trump. » Plusieurs de ces républicains, dont Rob Portman de l’Ohio, estiment que le comportement du président envers l’Ukraine était « inapproprié », mais que cet abus de pouvoir n’est pas assez grave pour justifier une destitution.

« Ce qui a fait gagner Trump, ajoute M. Gilbert, c’est l’indifférence des Américains envers la politique, et cette indifférence est, devant autant de contradictions et de complaisance, de moins en moins là. »

Un changement par les jeunes

Le jeune homme en veut pour preuve les élections de mi-mandat qui, en 2018, ont porté au pouvoir à la Chambre des représentants, dans le sud de Kansas City, la démocrate Sharice Davids, politicienne ouvertement homosexuelle et issue des Premières Nations. Son district est pourtant « blanc » dans une très forte proportion (82,7 %). « C’est la mobilisation des jeunes qui est en partie responsable de cette victoire, dit-il. Et cette mobilisation, on l’a sentie encore aujourd’hui. »

Côté Missouri, dans le quartier « 18 th and Vine », Christian Salazar, artiste souffleur de verre, lui, l’a vu de près cette mobilisation en décembre dernier, quand le commerce à côté du sien, dans ce coin de la ville en quête de renouveau, a été pris d’assaut par un groupe de citoyens pour y tenir un concert d’appui aux procédures de destitution du président. À l’époque, une mobilisation nationale était en marche. « Il y avait des artistes, des militants, se souvient-il. Il y a eu moins de monde qu’ils en espéraient, mais il y a eu du monde. »

Lui dit ne pas avoir pris part à l’événement. « Le travail me tient occupé, assure ce libéral dans la trentaine. Mais j’ai pris conscience dans les dernières années que je ne pouvais plus ne pas m’intéresser à la politique. Donald Trump incarne des valeurs qui sont condamnables. Il donne une image aux États-Unis qui n’est pas la bonne, et surtout pas celle que ce pays devrait avoir. En 2020, je vais m’arranger pour lui bloquer la route. »

Sur un boulevard commercial de Shawnee, ville-dortoir à l’architecture cossue où se multiplient les « gated communities », ces ensembles résidentiels où le rêve américain se raconte derrière d’immenses murs de briques et des postes de sécurité, Patrick, serveur dans un restaurant de déjeuner, la trentaine, dit pencher plutôt du côté républicain et se réjouit que ce procès arrive finalement à sa fin. « Ce n’est pas un moment glorieux pour le pays et pour le président, admet-il. Mais après ça, on va, je l’espère, pouvoir parler d’autre chose. »

Tandis que des groupes d’écoliers commencent à envahir le hall d’entrée de l’American Jazz Museum de Kansas City, Art Stringfield, lui, est loin d’être aussi positif sur la suite des choses. « En n’arrivant pas à tenir un procès en destitution équitable et juste, avec témoins et preuves, quel signal cela envoie-t-il aux électeurs qui s’opposent à Trump ? demande-t-il. Les gens ne vont pas plus aller voter, car ils vont se dire que si le Sénat n’a pas pu démettre Trump de ses fonctions, leur vote ne va rien changer. Et comme en 2016, c’est celui pour Trump qui va davantage s’exprimer et lui faire remporter un deuxième mandat. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir.