Le rêve américain en panne

D’une superficie de 308 000 pieds carrés, la Houston Food Bank est la plus grande banque alimentaire des États-Unis. Elle nourrit annuellement quelque 800 000 personnes.
Photo: Jean-Frédéric Tremblay-Légaré Le Devoir D’une superficie de 308 000 pieds carrés, la Houston Food Bank est la plus grande banque alimentaire des États-Unis. Elle nourrit annuellement quelque 800 000 personnes.
Une maison à soi encerclée par une clôture blanche, un chien qui court sur le gazon vert, une voiture — ou deux —, des enfants qui vont à l’université. La sécurité, le confort, et la promesse d’un avenir encore plus radieux pour ses enfants. Or, ce rêve américain ressemble de plus en plus à un mirage. Prise entre des salaires qui refusent d’augmenter et le coût de la vie sans cesse grimpant, la classe moyenne, qui incarne ce rêve mieux qu’aucune autre, s’érode.
 

Kim Ozain n’aurait jamais pensé devoir recourir à une banque alimentaire à 54 ans pour calmer sa faim. Mais en ce samedi matin de septembre d’une chaleur tropicale, cette célibataire noire propriétaire de son bungalow, dont les deux enfants volent aujourd’hui de leurs propres ailes et qui travaille 40 heures par semaine, fait la file à la Houston Food Bank pour remplir son garde-manger. C’est la troisième fois en deux mois qu’elle se rend dans ce parc industriel de la banlieue nord de Houston. « La reprise économique, je ne la vois tout simplement pas ! » lance-t-elle, souriante et assurée malgré tout.

Kim Ozain et la quarantaine d’autres bénéficiaires d’aide alimentaire présents ce matin-là sont tous sur le marché du travail. Pour être admissibles, ils doivent présenter une preuve d’emploi ou de rémunération quelconque. C’est la règle. Les heures d’ouverture sont d’ailleurs ajustées aux besoins des travailleurs : les portes sont ouvertes les samedis et dimanches, et la semaine de 15 h à 20 h.

La banque alimentaire d’urgence, comme ils l’appellent, est ouverte depuis 2011 et est attenante à un énorme bâtiment moderne où travaillent 200 personnes à temps plein et jusqu’à 1000 volontaires par jour. C’est un service particulier que la Houston Food Bank offre à cette clientèle. « Au cours des quatre dernières années, il y a eu un changement profond dans notre clientèle, explique Terence Franklin, directeur des services à la Houston Food Bank. Avant, les bénéficiaires étaient surtout des sans-emploi ou des gens vivant sous le seuil de la pauvreté, puis les familles de la classe moyenne ont commencé à nécessiter de l’aide. Les choses devenaient difficiles pour elles et nous voulions venir en aide à ce segment mal soutenu de la société. »

Sous le seuil de la pauvreté

Les gens qui sillonnent les allées dans ce qui a toutes les allures d’une véritable épicerie — les prestataires peuvent ainsi choisir ce qu’ils veulent au lieu de se faire imposer des denrées — sont ainsi soit des working poors (des travailleurs vivant en dessous du seuil de la pauvreté), soit des membres de la classe moyenne inférieure.

Un diplôme d’études secondaires en poche, Kim Ozain travaille depuis cinq ans comme concierge dans une école de Houston. Sa paye est majorée de 3 % par année, assure-t-elle, mais ne gagne néanmoins qu’un maigre 9 $ l’heure. Sur l’année, le total fait un peu plus de 18 000 $US. Rien de faramineux, mais tout de même au-dessus du seuil officiel de la pauvreté (11 670 $US pour un foyer d’une seule personne), ce qui en fait un membre de la classe moyenne inférieure (les définitions de la classe moyenne varient, mais l’une d’elles consiste simplement à placer sa limite inférieure au seuil de la pauvreté, lequel est modulé en fonction du nombre de personnes dans un ménage).

L’hypothèque de son bungalow situé dans la banlieue nord de Houston, avec ses deux chambres à coucher, est entièrement payée. « Dieu merci ! » lance-t-elle en poussant un soupir de soulagement. La première de ses filles est déjà sur le marché de l’emploi et l’autre fréquente le collège, dont les frais sont principalement couverts par des bourses d’études, assure la mère. Mais la hausse du coût de la vie a tout de même eu raison de sa maigre marge de manoeuvre financière. Un exemple : même dans la capitale mondiale du pétrole, où un litre d’essence coûtait environ 75 cents le litre lors du passage du Devoir, la hausse des prix à la pompe depuis quelques années a fait gonfler la facture des résidants de cette ville étendue où la voiture règne en maître.

Houston, un « bargain »

Dans l’ensemble, Houston est relativement abordable. Le coût de la vie dans la quatrième agglomération américaine n’a rien à voir avec celui de New York, de Los Angeles ou de Chicago. Pour conserver un rythme de vie équivalent, un salaire de 50 000 $US à Houston doit passer à 58 569 $US à Chicago, à 65 823 $US à Los Angeles ou à 111 064 $US à Manhattan, rapportait en août le Dallas Morning News. La ville est aussi en plein développement grâce au boom de pétrole de schiste, dont le Texas est aujourd’hui le principal producteur aux États-Unis. Et alors que des villes comme Philadelphie, Phoenix ou Chicago ont perdu des emplois depuis 2008, Houston en a gagné 289 000.

« Si vous ne réussissez pas ici, vous avez des ennuis ! Houston est un bargain ! » confirme Buddy Merrow, un célibataire de 61 ans venu s’inscrire à la banque alimentaire d’urgence un vendredi soir, après sa journée de travail.

Pourtant, la Houston Food Bank est la plus grande banque alimentaire au pays. Et selon ses statistiques, les deux tiers des familles avec enfants admissibles à leur aide ont au moins un parent qui travaille. Qui plus est, la partie nord-ouest de Houston affiche l’une des plus fortes concentrations aux États-Unis de familles qui reçoivent des bons d’alimentation du gouvernement fédéral en dépit du fait qu’au moins un adulte occupe un emploi.

« C’est très difficile de croire qu’une personne puisse joindre les deux bouts avec le salaire minimum [7,25 $ au Texas] aujourd’hui », affirme Buddy Merrow, en remettant un pot de coeurs de palmier sur une étagère. « Je n’ai jamais mangé de ce truc-là, je ne vais certainement pas commencer maintenant ! », poursuit-il en riant.

M. Merrow travaille 37,5 heures par semaine à 8,30 $US l’heure chez Goodwill Industries, un organisme de charité destiné à aider les personnes limitées par des handicaps à se dénicher un emploi. En bon Houstonien, il a longtemps possédé deux voitures, mais il dut se départir de l’une d’entre elles il y a deux ans. Il fait du troc et cherche les perles rares dans les boutiques de biens à prix modiques, en plus de chasser les aubaines et de découper les coupons de la circulaire. « Je fais tout, tout, tout pour économiser, dit-il. C’était tellement plus simple avant. On pouvait se débrouiller avec un petit salaire et une ou deux combines. Je ne vois pas comment c’est possible aujourd’hui. Quand je reçois la première de mes deux payes mensuelles, il ne me reste que 15 $ après avoir payé le loyer. Et j’habite dans un petit appartement tout ce qu’il y a de modeste ! » assure-t-il.

38 commentaires
  • simon villeneuve - Inscrit 18 octobre 2014 00 h 38

    Ensuite,

    on entends au moins 50% des americains dire que les syndicats sont pas necessaires et pour le peu de syndicats existants, ils n'aident pas l'economie en general pour les travailleurs ...

    Chercher l'erreur !

    • Guy Vanier - Inscrit 18 octobre 2014 16 h 13

      Il n'y a pas d'erreurs, ça s'en vient ici tranquillement sans crier gare avec les coupures de harper et les 3 docteurs. Soyez patient et vous verrez.

    • Hélène Paulette - Abonnée 18 octobre 2014 17 h 23

      Les frères Koch, monsieur Villeneuve, les frères Koch...

    • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 19 octobre 2014 13 h 53

      Ils paient, en quelque sorte, leur parti pris (trait typique selon Voltaire, des anglo-saxons) au prix fort. Quand ça va mal, on trouve un diable (étranger) à pointer du doigt, en guise de distraction.

      Remise en cause sur fonds d'un logiciel qui favorise toujours les mêmes: formellement interdit!

    • Cliff Brown - Abonné 20 octobre 2014 21 h 13

      Moi, je suis américain et je vis dans le Midwest. Oui, il y a peu de conscience dans la classe ouvrière américaine à cause de la destruction totale du mouvement qui a commencé avec l'élection de Ronald Reagan en 1980. Vous vous souvenez bien, il a démissioné tous les contrôleurs aériens qui étaient en grêve. C'était un moment important de notre histoire. Depuis, les Etats-Unis allaient dans une direction de droite, où maintenant un président comme Obama est considéré "de gauche" mais en fait il vient du centre droit ! Comment-il s'est passé ? Une destruction systématique de droits civiles, du mouvment ouvrier, de la presse libre et à but non-lucratif, et de l'achat du gouvernement par les capitalistes. Il n'est pas tellement compliqué. J'espère que les Québécois regardent dans la direction au sud et dit "NON !" nous ne voulons pas vivre comme ça ! Si vous n'avez pas visité ici depuis 2008, il vaut le voyage pour voir la pauvreté et la misère.

  • André Chevalier - Abonné 18 octobre 2014 05 h 16

    Combien de temps vont-ils endurer ça?

    Dans le pays le plus riche du monde!... Qu'attendent-ils pour se révolter?

    • Jacques Moreau - Inscrit 18 octobre 2014 22 h 42

      Il y a des pays et régions qui considèreraient que ces "pauvres" vivent dans l'opulence. Je n'ais pas encore entendue dire que des milliers de personnes mourraient factuellement de faim. Oui, il y a de la pauvreté et de la misère, mais ça pourrait servir à "relancer" l'économie.

    • France Labelle - Inscrite 20 octobre 2014 12 h 06

      La richesse est concentrée entre quelques mains. L'américain «moyen» accepterait n'importe quoi parce qu'il n'est jamais sorti de chez lui.

      Et la «relance» de M.Moreau est une bonne blague. On ne relance pas avec la pauverté mais avec un New Deal. Certains n'ont rien appris des années 30 et refont les mêmes erreurs.

  • Gaston Langlais - Inscrit 18 octobre 2014 07 h 19

    Le coeur du problème...

    Bonjour,

    Le coeur du problème est la trop forte concentration de capitaux dans les mains d'un petit groupe d'individus. Certains individus sont plus riches que les gouvernements et cela dans plusieurs pays.

    Gaston Langlais - Gaspé.

    • Annie Marchand - Abonnée 18 octobre 2014 12 h 30

      Oui. Et ce qui est paniquant est que les politiques d'austérité servent justement à coincer les gens dans l'endettement, puisque sans filet, ce qui permet à des banques, comme Golman Sachs, de spéculer à la baisse sur des produits financiers qu'ils ont eux-mêmes créés pour pourvoir au marché de l'insécurité sociale...

      Comment s'en sortir? D'abord, éviter l'endettement. Deuxièmement, militer activement pour des mesures sociales qui s'inscrivent dans la sortie du capitalisme. Il faut que les gens comprennent que le capitalisme n'est plus en mesure de se reproduire et qu'll fonctionne sur des bases purement fictives.

      Enfin, il va falloir que les capitaux tombent, tôt ou tard, pour être en mesure de restituer une autre forme de travail qui ne serve pas à l'accumulation infinie d'argent.

  • François Dugal - Inscrit 18 octobre 2014 07 h 49

    Le rêve

    Le rêve américain tire à sa fin, car la classe moyenne disparaît. Même madame Yellen est anxieuse, avec raison.

    • Grace Di Lullo - Inscrit 18 octobre 2014 14 h 51

      Très vrai, Madame Yellen a prononcé un discours cette semaine révelant ses craintes sur ce sujet. Ainsi, si Madame Janet Yellen, diplomée de Yale en économie, professeure émérite de Berkeley, épouse d'un nobelisée en économie et Présidente de la Réserve fédérale, énonce ses craintes à ce sujet c'est que c'est sérieux.

      L'heure est grave et la recette des 30 dernières années ne fonctionne tout simplement pas.
      Merci M. Dugal pour votre commentaire.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 18 octobre 2014 08 h 12

    Classe inutile

    À l'époque où le capitalisme était producteur de biens, il était nécessaire de créer un bassin de population assez riche pour acheter et consommer les biens ainsi produits. Ce fut la classe dite moyenne, c'est-à-dire une classe de consommateurs. C'est ce qui a permis la croissance des États-Unis et ce à quoi vise la Chine d'aujourd'hui.

    Mais depuis que le capitalisme s'est mondialisé et est essentiellement devenu financier plutôt qu'industriel, depuis qu'il s'est détaché de l'économie réelle, la classe moyenne lui est de moins en moins nécessaire dans les pays dits «développés». L'écart grandissant entre riches et pauvres aux USA illustre bien ce phénomène d'érosion de la classe située entre les uns et les autres et qu'on appelait «moyenne».

    Desrosiers
    Val David

    • Pierre Tremblay - Inscrit 18 octobre 2014 12 h 38

      Votre commentaire est pertinent mais une autre donnée est à prendre en compte dans l'appauvrissement de la classe moyenne.

      Le capitalisme est devenu financier mais produit toujours des biens de consommation à la différence qu'aujourd'hui les accords commerciaux internationnaux incluent dans leurs textes une clause qui prévoit le retour sur l'investissement et en fait un droit. Ce droit au retour sur l'investissement se fait sur le dos des conditions de travail des employés, c'est à dire moins un employé coûte cher plus il permet un fort retour sur l'investissement. C'est le même problème avec la protection de l'environnement qui, constituant un coût pour les entreprises, diminue le retour sur l'investissement, donc comme on le constate aujourd'hui la protection de l'environnement est de moins en moins respectée tout comme les conditions de travail.