Ces préjugés qui perdurent

Les propos du propriétaire des Clippers de Los Angeles, Donald Sterling, ont ravivé le débat sur le racisme aux États-Unis.
Photo: Agence France-Presse (photo) Noah Graham Les propos du propriétaire des Clippers de Los Angeles, Donald Sterling, ont ravivé le débat sur le racisme aux États-Unis.

Washington — On applaudit aux États-Unis aux sanctions de la NBA contre le propriétaire des Clippers à la suite de ses propos racistes. Mais l’affaire souligne le fait que, malgré l’élection et la réélection d’un premier président à la peau noire dans ce pays, les États-Unis ne sont pas encore la société « post-raciale » évoquée par le candidat Obama.

Les propos racistes de Donald Sterling tenus à sa maîtresse, V. Stiviano, mais enregistrés et livrés au site Internet TMZ qui les a diffusés, ont été unanimement dénoncés. Le propriétaire de cette équipe de basket de Los Angeles n’a essentiellement trouvé comme défenseur que Donald Trump, autre homme d’affaires richissime, qui, tout en critiquant Donald Sterling, a surtout attribué le scandale à « sa très, très méchante petite amie ».

 

Depuis la Malaisie où il bouclait une importante tournée asiatique, Barack Obama avait, dès les révélations de TMZ, qualifié les déclarations de Donald Sterling d’« incroyablement racistes, insultantes et choquantes ». Mercredi, le président, de retour à Washington, a fait savoir qu’il approuve le bannissement à vie et l’amende record de 2,5 millions de dollars imposés par la National Basketball Association (NBA) au patron des Clippers.

 

En 2008, Barack Obama s’était posé comme un « agent de changement ». L’élection de cet homme né de l’union d’un Noir et d’une Blanche avait été saluée comme le signe historique d’une société américaine devenue « post-raciale ». Mais il est désormais clair que la société américaine reste habitée par de vieux préjugés.

 

« L’élection d’Obama était le signe que la société américaine a changé, certes, mais seulement dans la mesure où les symboles sont importants », a expliqué au Devoir Lorenzo Morris, politologue à l’Université Howard de Washington, l’une des universités noires les plus anciennes des États-Unis.

 

Un lourd héritage

 

Barack Obama lui-même sait bien qu’en dépit de sa victoire aux présidentielles de 2008 et de 2012, les États-Unis sont encore loin d’être la société post-raciale qu’il avait évoquée durant sa campagne face à John McCain. « Notre pays continue à se débattre avec l’héritage des divisions raciales, de l’esclavage et de la ségrégation ; les vestiges de la discrimination sont toujours là et nous continuerons à les voir remonter de temps en temps à la surface », déclare-t-il aujourd’hui en faisant référence au scandale Sterling.

 

Les États-Unis ont sans conteste réussi à confronter leur histoire et à la dépasser. « Il y a eu d’énormes progrès », dit Barack Obama. La plupart ont été effectués dans les années 1960 sous la pression du mouvement pour les droits civiques de Martin Luther King. Des lois fédérales ont ainsi instauré l’égalité des droits, aboli la ségrégation institutionnalisée et la discrimination dans de nombreux domaines : du monde du travail au bureau de vote, en passant par les transactions immobilières. Cependant, le passé de l’hégémonie des Blancs sur les autres peuples présents sur le sol américain avant la formation des États-Unis, puis sur les Américains d’autres races après la naissance du pays, n’est jamais bien loin de la surface.

 

Après les sanctions de la NBA contre le patron des Clippers qui n’aime pas les Noirs, Harry Reid, élu du Nevada et chef de la majorité démocrate au Sénat, a du reste exhorté le propriétaire des Redskins, Daniel Snyder, à changer le nom de l’équipe de football américain de la capitale. Pour Harry Reid, le terme Redskins (« Peaux-Rouges ») est « douloureux pour les Indiens ». « Il est fâcheux que Daniel Snyder essaie de se cacher derrière ce qu’il appelle la tradition. Quelle tradition ? Une tradition de racisme », lance M. Reid.

 

Le sénateur du Nevada appelle aussi la National Football League à imiter la NBA et à intervenir auprès du patron des Redskins afin qu’une « population entière d’Américains ne soit plus longtemps dénigrée ». Son appel est appuyé par Eleonore Holmes Norton, la déléguée noire de la ville de Washington au Congrès.

 

D’autres cas

 

Par ailleurs, les incidents semblables à l’affaire Sterling semblent se multiplier à travers les États-Unis.

 

La même semaine que le patron des Clippers a tenu les propos qu’on lui reproche, un éleveur de l’État de M. Reid s’est lui aussi fait remarquer par des propos racistes ancrés dans la « tradition » que fustige le sénateur. « Je me suis souvent demandé si les nègres ne seraient pas mieux de retourner en esclavage », a en effet déclaré Cliven Bundy, héros de certains Américains d’extrême droite parce qu’il refuse depuis 20 ans de payer au gouvernement fédéral les droits de pâturage de son bétail sur des terrains publics au Nevada.

 

En janvier, le rocker Ted Nugent, fervent détracteur de Barack Obama, décrivait le président comme « un bâtard sous-humain » et proposait que le chef de la Maison-Blanche soit « puni » pour « trahison ».

 

Ces exemples récents ne sont que « la partie immergée de l’iceberg », comme l’a remarqué le journaliste noir Bryant Gumbel dans l’émission politique dominicale de NBC, Meet the Press.

 

Plus fondus dans la masse, des courriels et des affiches circulent depuis des années qui dépeignent Barack Obama et son épouse, Michelle, en singes et accusent les politiques adoptées par le président de viser à détruire les États-Unis.

 

« Le symbole de succès individuel représenté par Barack Obama n’a pas compensé l’émergence de plus en plus marquée d’une rhétorique raciale dans la sphère politique américaine, notamment avec le Tea Party », observe Lorenzo Morris. « Depuis la Deuxième Guerre mondiale, il y avait eu une diminution importante des images raciales utilisées en politique ici, aux États-Unis. Or, au sein du Tea Party, il y a des éléments qui emploient des images ouvertement raciales et qui ont des attitudes nettement raciales, voire racistes », explique le professeur de l’Université Howard.

 

L’évolution vers la droite de la Cour suprême a récemment traduit dans le droit certaines priorités de courants tels que le Tea Party.

 

En 2013, la plus haute instance judiciaire des États-Unis, par 5 voix (parmi lesquelles le seul magistrat noir de la Cour) contre 4, a abrogé une disposition cruciale de la loi de 1965 sur le droit de vote qui était destinée à empêcher toute discrimination raciale aux urnes.

 

Des problèmes structurels

 

En avril dernier, la Cour a de nouveau rogné sur les protections établies il y a des décennies pour éviter les injustices à caractère racial en soutenant le référendum des électeurs du Michigan qui a aboli dans cet État la discrimination positive dans le monde de l’éducation et du travail. Motif de la Cour suprême : « le pays a changé ». Or, à bien des égards dans la vie quotidienne des Noirs et d’autres minorités, le pays n’a pas changé.

 

« L’élection et la réélection d’un homme [à la peau noire] à la présidence ne changent pas dans les faits certains des problèmes structurels, certains problèmes de mentalité et d’attitude, certains problèmes culturels et économiques », note Jeffrey Goldberg, chroniqueur au magazine The Atlantic.

 

Le chômage continue donc de frapper deux fois plus de Noirs que de Blancs, une situation qui perdure depuis des décennies, comme le montre une étude publiée dans le journal Demography. L’écart entre les Noirs et les Blancs en matière de patrimoine a presque triplé depuis 1984, selon l’Université Brandeis. Bien que les Noirs ne consomment pas plus de drogues que les Blancs, ils sont quatre fois plus susceptibles d’être arrêtés par la police et envoyés en prison par les tribunaux pour usage de stupéfiants. Une ségrégation de fait existe dans les établissements scolaires.

 

L’homme qui occupe la présidence n’aide pas à changer la situation quand, au grand dam d’élus et d’intellectuels noirs, il rechigne à traiter des problèmes de fond, à part ses mesures pour atténuer les disparités dans la sévérité des sanctions pénales. « Barack Obama n’a jamais dirigé une équipe qui avait un programme progressiste. Il représente une approche pragmatique et, pour le moment, il ne s’est pas attaqué aux dossiers qui risquent de diviser les races », souligne le professeur Morris.

 

« Le racisme n’est pas revenu, il n’a jamais disparu », déplore le commentateur noir Eugene Robinson dans le Washington Post, après le scandale qui vient d’agiter la NBA.


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2 commentaires
  • Pierre Bernier - Abonné 3 mai 2014 09 h 25

    Racisme aux USA ?

    " Le racisme n’est pas revenu, il n’a jamais disparu ". Pourquoi ?

  • André Michaud - Inscrit 3 mai 2014 10 h 12

    Détester la différence

    Malheureusement il y aura toujours des gens pour détester la différence, différence de couleur de peau, de religion, de langue , d'habillement etc...