2008 redessine-t-elle la carte électorale des États-Unis ?

Le candidat démocrate Barack Obama en campagne en Ohio
Photo: Agence Reuters Le candidat démocrate Barack Obama en campagne en Ohio

Ce sont 270 des 538 voix du Collège électoral qu'il faudra à John McCain ou à Barack Obama pour accéder à la Maison-Blanche. Ces 538 grands électeurs, élus par le peuple américain mardi prochain, sont répartis entre chaque État de l'Union en fonction de leur poids démographique, ce qui crée des distorsions importantes entre des États très peuplés (comme la Californie, avec ses 55 voix) et ceux qui le sont moins (comme l'Alaska, le Montana et le Vermont, qui n'en ont que trois).

C'est pour cela que, parmi les 50 États de la fédération (auxquels il faut ajouter le District de Colombia), seuls une dizaine d'entre eux jouent un rôle déterminant dans l'issue du scrutin. À cet égard, l'élection de 2008 est largement semblable aux précédentes: la Floride, l'Ohio ou encore la Pennsylvanie demeurent incontournables sur la route de la Maison-Blanche. Si, en ce sens, la campagne est assez classique, il reste que, en s'appuyant tant sur le contexte économique que sur ses ressources financières colossales, Barack Obama pourrait, le temps de ce cycle électoral, redessiner la carte électorale des États-Unis.

Un terrain de campagne classique

Dans certains États, l'affiliation partisane est solidement définie et difficilement modifiable. Ainsi, la Californie, New York et le Massachusetts sont résolument démocrates, tandis que le Texas, l'Oklahoma et le Kansas sont irrémédiablement républicains. Les candidats ne perdent donc guère de temps à y faire campagne: ils se contentent de s'y rendre pour participer à des activités de financement.

D'un autre côté, il y a des États dont l'ancrage partisan n'est pas clairement établi. Les États pivots, traditionnellement définis comme des États dans lesquels l'écart entre le candidat républicain et le candidat démocrate, que ce soit lors de l'élection précédente ou dans les sondages pour l'élection en cours, est inférieur à 6 %, jouent un rôle déterminant. C'est donc là que les candidats concentrent leur temps, leur énergie et leurs ressources.

Ainsi, les dix États qui ont été les plus visités et où les dépenses électorales ont été les plus élevées au cours de l'automne 2008 sont sensiblement les mêmes qu'en 2000 et 2004: la Pennsylvanie, l'Ohio, la Floride, le Michigan, la Virginie, le Nouveau-Mexique, le New Hampshire, le Colorado et le Wisconsin.

L'Ouest des États-Unis et surtout le Colorado, le Nevada et le Nouveau-Mexique ont souvent été présentés comme les nouveaux champs de bataille dans la course à la Maison-Blanche. Et, de fait, ils ont acquis une importance nouvelle: les candidats s'y sont souvent déplacés, les démocrates ont tenu leur congrès d'investiture à Denver, au Colorado. Mais, à ce stade de la campagne, ils ne sont plus au centre de la stratégie des candidats.

La raison est arithmétique: les traditionnels États-clés de l'Est, comme la Pennsylvanie, l'Ohio et la Floride, concentrent 68 voix au Collège électoral, contre seulement 19 pour les «nouveaux» États pivots de l'Ouest.

Au coeur de la bataille, l'Ohio, et ses 20 voix au Collège électoral, est, comme en 2004, l'objet de toutes les attentions. Saturé de publicités des deux camps, visité régulièrement par les candidats, l'Ohio est un terrain compétitif: tout d'abord, en 2004, avec très peu de voix d'écart et un décompte des bulletins contestés, l'Ohio a failli rejouer le drame de la Floride de 2000. Ensuite, l'État a durement été touché par la perte d'emplois industriels. Pas moins de 117 entreprises de plus de 50 employés ont fermé en 2008 et le taux de chômage y atteint 7,4 %, un sommet en 16 ans — ce qui, par définition, favorise Barack Obama. Enfin, un substrat de culture conservatrice, particulièrement dans les régions rurales, en fait un terrain de campagne intéressant, et primordial, pour John McCain.

2008, année démocrate ?

Malgré une certaine constance des champs de bataille électoraux, l'élection présidentielle de 2008 est marquée par un contexte spécifique lié à l'incertitude économique, qui favorise nettement le candidat démocrate et le rend très compétitif sur des terrains tendanciellement favorables aux républicains.

C'est particulièrement le cas en Floride et dans les comtés de banlieue des grands centres urbains. En effet, il y a à peine quelques semaines, la Floride semblait solidement installée dans le camp de John McCain. Elle est pourtant redevenue un terrain de lutte acharnée et serrée avec Barack Obama.

Deux raisons majeures expliquent les difficultés récentes du candidat républicain en Floride. Premièrement, son équipe de campagne n'a pas suffisamment tenu compte des particularités de l'électorat républicain dans cet État: excédé par la tournure de l'élection de 2000 et par la surenchère politique ayant entouré le cas de Terri Schiavo en 2005, cet électorat a en effet fortement évolué. Il est aujourd'hui plus favorable à une approche modérée, ouverte d'esprit, comme l'illustre l'élection du gouverneur républicain Charlie Crist en 2006.

Ces qualités étaient associées à John McCain, mais le choix d'une colistière ouvertement conservatrice comme Sarah Palin et la tonalité plus négative et plus agressive de sa campagne au cours des dernières semaines semblent avoir déçu nombre d'électeurs républicains de la Floride.

Deuxièmement, la Floride est l'un des États les plus touchés par la crise actuelle. Le taux de saisie de logements, qui croît au rythme des pertes d'emplois, y est parmi les plus élevés aux États-Unis. À une échelle plus circonscrite, les banlieues, qui étaient devenues, en 2000 et en 2004, des places fortes de l'édifice républicain, sont désormais des lieux de campagne particulièrement prometteurs pour les démocrates. Après des années de forte croissance, elles sont durement touchées par la crise immobilière et par la hausse du coût de l'essence.

En outre, leur croissance démographique résulte largement de l'arrivée de jeunes professionnels diplômés — une catégorie de l'électorat favorable aux démocrates.

Dès lors, le comportement électoral des périphéries des villes sera déterminant dans des États-clés comme la Virginie, la Floride, le Colorado, le Nevada ou encore la Caroline du Nord. Les résultats dans des comtés tels que Grand Junction (Colorado), Elko et Washoe (Nevada), Wake (Caroline du Nord), Sarasota et Hillsborough (Floride), Prince William et Loudoun (Virginie) seront à surveiller le soir du 4 novembre.

La crise financière et les préoccupations concernant la situation économique, de même que l'aptitude des candidats à répondre adéquatement à ces enjeux, ont profondément modifié le paysage politique au cours de l'automne. Même si Barack Obama ne sera pas compétitif dans les 50 États de l'Union, comme il en avait l'ambition en début de campagne, il dispose d'un large éventail d'options pour remporter la majorité des 270 voix au Collège électoral.

Distancé dans nombre d'États pivots, John McCain se trouve même sur la défensive dans les bastions républicains de la Floride, de la Virginie et de la Caroline du Nord. La géographie de cette élection en 2008 apparaît donc de plus en plus claire: si Barack Obama ne sera pas en mesure de faire basculer des États solidement républicains du côté démocrate, comme le Texas, l'Arizona et l'Oklahoma, il apparaît en excellente position pour remporter l'ensemble des États-clés.

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L'auteur est doctorant en science politique, chercheur à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM. Il a codirigé Le Conservatisme américain. Un mouvement qui a transformé les États-Unis, Presses de l'Université du Québec, 2007.

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