«Casser la société ouïgoure» par le travail et le déplacement forcés

En décembre, Habibula Mohamet, un Ouïgour exilé en Turquie, expliquait à<i>Libération</i> comment sa sœur Patigul, mère au foyer aisée, a été obligée, après avoir été détenue en camp, d’aller coudre des perles à la chaîne pour un salaire presque entièrement ponctionné par les frais de dortoir et de cantine.
STR/AFP En décembre, Habibula Mohamet, un Ouïgour exilé en Turquie, expliquait àLibération comment sa sœur Patigul, mère au foyer aisée, a été obligée, après avoir été détenue en camp, d’aller coudre des perles à la chaîne pour un salaire presque entièrement ponctionné par les frais de dortoir et de cantine.

« Ma grande sœur, âgée de 28 ans, vit à Khotan [dans le sud du Xinjiang, NDLR]. Elle a été envoyée contre son gré travailler en Chine intérieure. Après s’être enfuie trois fois, elle a été placée l’hiver dernier dans une usine à Khotan », confie Suriye (1), une Ouïgoure qui vit à Istanbul. « Elle m’a dit qu’ils sont 600 ouvriers et qu’ils travaillent de 6 h à 21 h, précise Suriye, jointe par messagerie. Au bout de cinq ou six mois, elle a eu droit à un jour et demi de congé mensuel. Elle m’a dit qu’elle cousait des masques, et qu’elle n’avait pas encore touché un centime. » Ce nouveau témoignage recueilli par Libération résonne avec le dernier rapport du chercheur Adrian Zenz, publié mardi par la fondation Jamestown, dans lequel il affirme que les transferts de main-d’œuvre organisés depuis le sud du Xinjiang vers d’autres régions ou provinces de Chine répondent par leur caractère coercitif à la définition du travail forcé de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Pour son analyse, basée comme à son habitude sur des sources chinoises accessibles en ligne, l’anthropologue allemand s’appuie principalement sur une enquête réalisée par trois chercheurs chinois de l’Institut de la richesse et de l’économie de l’Université de Nankai, publiée en décembre 2019 sur le site Internet du prestigieux établissement. Les universitaires, dont l’un est le doyen de l’Institut, ont mené une étude de terrain en 2018 et ont eu accès à de nombreuses sources officielles.

« Assimiler à la race-nation »

Leur rapport, ainsi que d’autres sources analysées par Zenz, montre que le premier objectif de l’envoi de dizaines de milliers de jeunes villageois dans des usines éloignées est de « réduire la densité excessive de Ouïgours » au Xinjiang, de les « assimiler à la race-nation chinoise », de combattre leur « paresse » et leur « mentalité rétrograde » et d’« atténuer l’impact négatif de la religion ». Bref, de « casser la société Ouïgoure ».

Après les émeutes d’Urumqi en 2009 et une série d’attentats attribués à des extrémistes Ouïgours, le pouvoir chinois a planifié, à partir de 2014, la mise au pas des 11 millions de Ouïgours et d’autres peuples d’Asie centrale, traditionnellement ouverts sur le monde et riches d’une culture ancestrale. Objectif : assurer la « stabilité » du Xinjiang, région grande comme trois fois la France, cruciale sur le plan géographique pour le projet des nouvelles routes de la soie et immenseréserve de matières premières. Pource faire, des centaines de milliers de personnes, notamment les élites intellectuelles et les milieux d’affaires, ont été envoyées en « camp de rééducation », les naissances entravées par des campagnes de stérilisation et de contraception forcées, les famillesséparées et les enfants, l’objet d’un lavage de cerveau.

Ce dernier rapport lève le voile sur l’ampleur du programme gouvernemental de « transfert de travailleurs en surnombre ». Créé dans les années 2000, distinct du travail forcé imposé aux détenus dans les camps, il a subi une accélération et un durcissement très fort depuis 2017 sous couvert de « lutte contre la pauvreté ». D’après Adrian Zenz, le risque de coercition est très fort à toutes les étapes de sa mise en œuvre.

Des milliers de fonctionnaires, auxquels des quotas sont imposés, écument les villages pour recruter de gré ou de force des habitants pour les envoyer travailler dans des champs de coton ou à la chaîne dans des zones industrielles situées parfois à plus de 3000 kilomètres de chez eux. À ceux qui disent ne pas pouvoir s’éloigner, les autorités proposent pour les « libérer » de placer les enfants et les personnes âgées dans des établissements spécialisés et de transférer à l’État leurs bêtes et leurs terres.

Selon les documents analysés par Adrian Zenz, les autorités se targuent dans certains villages d’avoir recruté plus de 95 % des personnes en âge de travailler. Même si certains jeunes hommes ou femmes peuvent être tentés par l’aventure, une telle proportion ne peut s’expliquer que par le fait que « le refus de l’aide de l’État » est un des 76 motifs d’envoi en camp de rééducation, où les conditions de détention sont très difficiles. En décembre, Habibula Mohamet, un autre Ouïgour exilé en Turquie, expliquait àLibération comment sa sœur Patigul, mère au foyer aisée, a été obligée,après avoir été détenue en camp, d’aller coudre des perles à la chaîne pour un salaire presque entièrement ponctionné par les frais de dortoir et de cantine.

Des ouvriers envoyés par lots

Parallèlement à cet exode organisé, le gouvernement chinois mène une politique inverse pour attirer 300 000 Chinois hans — l’ethnie majoritaire chinoise — au Xinjiang d’ici 2022 avec des aides très avantageuses afin « d’optimiser la structure démographique du sud du Xinjiang ».

Cette volonté de détruire la cohésion et les racines d’un peuple s’accompagne de juteux avantages économiques. Les entreprises de toute la Chine peuvent désormais passer commande à l’État d’ouvriers Ouïgours. Formés de manière intensive sur demande de l’employeur, ces derniers sont envoyés par lots, encadrés de manière dite « semi-militaire » à l’usine, à la cantine et en dortoir. Les conditions de vie peuvent varier d’une entreprise à l’autre, mais les horaires très lourds, les salaires bas, l’endoctrinement politique et les cours du soir de mandarin imposés ainsi que les interdictions de se déplacer librement semblent être la norme.

Dans leur rapport, les chercheurs de Nankai conseillaient que ce programme qui, d’après les calculs d’Adrian Zenz, pourrait concerner jusqu’à 1,6 million de personnes, soit mené « discrètement », « sans qu’il soit nécessaire de faire une publicité excessive au niveau international ».

Pour Erin Farrell Rosenberg, avocate spécialisée dans le droit pénal international (DPI) citée dans le rapport de la fondation Jamestown, il y a « des raisons crédibles de conclure » que ce déplacement massif de main-d’œuvre « correspond à la définition de deux crimes contre l’humanité [transfert forcé et persécution, NDLR] tels que définis par le statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) ».

Alors que les Parlements canadien et néerlandais accusent la Chine de « génocide », que le ministre des affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian, vient de dénoncer un « système de répression institutionnalisé » des Ouïgours, ce ne sont plus seulement les entreprises qui produisent au Xinjiang qui doivent s’interroger sur les conditions de production, mais toutes celles qui, à une étape ou une autre, font fabriquer leurs produits en Chine.

(1) le prénom a été modifié.