La Chine nous a-t-elle induits en erreur?

<p>L’expérience de l’Italie et de l’Espagne, où le nombre de morts atteint des sommets, fait également douter des statistiques chinoises, a rapporté Bloomberg.</p>
Photo: Nicolas Asfouri Agence France-Presse

L’expérience de l’Italie et de l’Espagne, où le nombre de morts atteint des sommets, fait également douter des statistiques chinoises, a rapporté Bloomberg.

Des sources au sein du renseignement américain ont remis en doute mercredi les statistiques du gouvernement chinois sur l’ampleur de l’épidémie de coronavirus, selon l’agence Bloomberg. Quelques jours auparavant, l’urgentiste français Patrick Pelloux dressait le même constat sur les ondes de Radio-Canada. Or, depuis janvier, politiciens et experts de la santé publique s’appuient en partie sur l’expérience chinoise pour réagir à la pandémie. Comment se fier à ces premières données colligées par un gouvernement autoritaire ?

« On pense que les Chinois nous ont menti sur les chiffres, en fait, a lâché M. Pelloux mardi au micro de Patrick Masbourian. On pense que sur la gravité, ils nous ont menti. » Le médecin, connu pour avoir été l’un des premiers à arriver sur les lieux de l’attentat de Charlie Hebdo, en 2015, est président de l’Association des médecins urgentistes de France.

L’expérience de l’Italie et de l’Espagne, où le nombre de morts atteint des sommets, fait également douter des statistiques chinoises, a rapporté Bloomberg. L’agence de presse cite Deborah Birx, l’immunologiste chargée de conseiller la Maison-Blanche sur la pandémie. Elle croit que la communauté médicale a sous-estimé son ampleur en interprétant les statistiques chinoises. « Je crois qu’il nous manquait probablement une quantité considérable de données », a-t-elle affirmé en conférence de presse mardi.

 

« Il n’y a pas d’indication montrant que le taux d’infection et le taux de mortalité chinois aient été falsifiés de quelque façon que ce soit », a répondu la ministre canadienne de la Santé, Patty Hajdu, jeudi à un journaliste qui demandait si l’on pouvait se fier aux scénarios élaborés à partir de ces données. « Je crois que votre question est alimentée par les théories du complot que les gens diffusent en ligne », a-t-elle ajouté. Quelques heures auparavant, le premier ministre Justin Trudeau avait évité de dire si les services du renseignement canadien avaient obtenu la même information que les Américains.

Sous-estimés ou manipulés ?

« J’ai vu des manipulations de chiffres à beaucoup de reprises », a confié l’ex-ambassadeur du Canada en Chine, Guy Saint-Jacques, en entrevue au Devoir. « C’est pour ça que quand je voyais les chiffres de la Chine, je me disais “c’est la pointe de l’iceberg”. »

En tout, le gouvernement chinois a rapporté plus de 81 600 cas depuis le début de l’épidémie, dont 3322 morts, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Un contraste avec l’Espagne, qui compte plus de 117 000 personnes infectées, dont 10 935 décès, et l’Italie, où plus de 119 000 cas ont été enregistrés, dont 14 681 morts. Aux États-Unis, le nombre de cas s’élevait à un peu plus de 239 000 vendredi et les décès à 5443, selon le Centre for Disease Control and Prevention.

RTHK, le diffuseur public du territoire autonome de Hong Kong, rapportait la semaine dernière que les autorités de Wuhan refusaient de tester des patients potentiellement infectés par le coronavirus tout en clamant qu’aucun nouveau cas ne s’était ajouté. Le gouvernement chinois ne comptabilisait pas non plus jusqu’à tout récemment le nombre de cas asymptomatiques pourtant déclarés positifs à la COVID-19. S’ajoutent à cela les décès survenus à l’extérieur des hôpitaux qui n’ont pas été comptés et le flou sur le nombre de cas au sein du personnel médical.

« C’est soit sous-estimé, soit ils ne veulent pas dévoiler l’ampleur du problème », a indiqué M. Saint-Jacques, qui a passé 13 ans de sa vie dans l’empire du Milieu entre 1982 et 2016.

Le gouvernement central contrôle l’information, mais il ne peut pas se fier non plus à celles qu’il reçoit, a souligné l’ex-correspondant de la CBC en Chine, Patrick Brown, aujourd’hui à la retraite. Il avait abordé cette question dans son livre Butterfly Mind publié en 2009.

« Les autorités locales ont tendance à embellir la réalité pour faire plaisir à leurs chefs, alors même le gouvernement central chinois ne peut pas se fier aux statistiques qu’il reçoit d’une région à l’autre », a expliqué celui qui a passé près de 20 ans dans ce pays.

L’incitatif pour maquiller la réalité est donc très grand puisque le Parti communiste chinois dirige tous les ordres de gouvernement. « Il y a une longue histoire en Chine de trafiquer les chiffres pour des raisons surtout politiques qui se sont amplifiées depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, a rappelé M. Saint-Jacques. Vraiment, on assiste à un État qui est de plus en plus autoritaire. »

Et qui a de plus en plus d’influence, particulièrement en Afrique. Le siège social de l’Union africaine a été construit par les Chinois à Addis-Abeba, la capitale de l’Éthiopie. Or, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui est à la tête de l’OMS, a auparavant été ministre au sein du gouvernement éthiopien. « C’est facile de rappeler à un Éthiopien : “regardez ce qu’on a fait et ce qu’on fait dans votre pays” », fait remarquer M. Saint-Jacques.

« Dans ce cas-ci, je pense que la Chine a dû peser très fortement sur l’OMS pour retarder des annonces », a-t-il avancé. L’agence de l’Organisation des Nations unies « aurait voulu déclarer l’urgence sanitaire en Chine plus rapidement que la Chine l’a fait », pendant que des millions de citoyens profitaient du congé du Nouvel An chinois pour voyager à l’intérieur de leur propre pays, mais aussi à l’étranger. « La Chine a dit : “Retardez ça parce qu’on veut mettre en place les mesures internes” », a continué M. Saint-Jacques.

L’OMS a finalement annoncé l’« urgence de santé publique de portée internationale » le 30 janvier. Sa déclaration officielle salue « le leadership et l’engagement politique au plus haut niveau du gouvernement chinois », « son engagement en faveur de la transparence » et ses efforts déployés pour endiguer l’épidémie.

« L’OMS est devenue en quelque sorte l’otage de la politique internationale en raison de la puissance chinoise et parce qu’elle ne veut pas lui déplaire, a noté à son tour M. Brown. Alors, ses dirigeants font très attention à ne pas dire quelque chose qui pourrait froisser les Chinois. »

Le monde a ainsi perdu un temps précieux pour juguler ce qui allait devenir une pandémie un mois et demi plus tard, d’autant plus que l’épidémie aurait commencé des semaines avant que le gouvernement chinois déclare le premier cas officiel d’infection au coronavirus.

Un brin de vérité

« On ne peut pas accepter les statistiques chinoises comme allant de soi, mais ça ne veut pas dire qu’elles sont toutes fausses », a nuancé Patrick Brown.

Gaston De Serres, l’un des épidémiologistes qui élaborent les scénarios pour le gouvernement Legault, estime qu’il est possible de se fier au taux de reproduction du coronavirus rapporté par la Chine puisqu’il est cohérent avec celui observé dans d’autres pays, et ce, même si on ignore le nombre réel de cas de COVID-19. Lors d’une réunion d’information pour les journalistes mardi, il avait présenté divers scénarios de décroissance de l’épidémie, dont un s’appuyait sur celui de l’expérience vécue dans la province chinoise de Hubei.

« La vitesse à laquelle ça descend, est-ce qu’elle est totalement précise ? Je n’irais pas jusqu’à dire ça, mais est-ce qu’elle nous donne une bonne idée de la vitesse de décroissance de l’épidémie ? Probablement », a affirmé le Dr Gaston De Serres, de l’Institut national de santé publique.

Reste que la communauté internationale devra se poser des questions pour renforcer la gouvernance en matière de santé publique une fois la pandémie passée, selon M. Saint-Jacques. C’est maintenant devenu une question de sécurité internationale.