Pékin reprend le dessus

Cette pandémie ouvre un nouveau champ de bataille entre les deux superpuissances. Alors que la Maison-Blanche improvise au gré des humeurs de Donald Trump, et que les dirigeants sanitaires du pays naviguent à vue entre deux éructations contradictoires du président, l’économie américaine est mise à mal, saisie par une paralysie progressive.

Pendant ce temps, les autorités de Pékin, durement ébranlées en janvier et en février, et sur la défensive pendant plusieurs semaines face au reste du monde et à leur propre société (inquiète et révoltée), ont maintenant bien retrouvé leurs marques. Bombant le torse, affirmant qu’elles ont terrassé le mal et qu’elles peuvent désormais montrer la voie au monde, elles sont reparties à l’offensive pour exporter la « manière chinoise ».

Entre Washington et Pékin, les relations sont mauvaises depuis longtemps, malgré une sympathie mutuelle dont les deux présidents avaient fait montre lors d’un premier contact, en 2017. Il y a eu ensuite la guerre commerciale de Trump, la menace appréhendée de la technologie 5G, venant d’un régime qui excelle à espionner et à contrôler. Puis une sorte d’armistice avait été conclue, fin 2019. Mais la catastrophe sanitaire a relancé les hostilités.

À Pékin, on expulse maintenant des journalistes américains (et non des moindres : New York Times, Washington Post, Wall Street Journal sont frappés d’exclusion…). Plus encore, des accusations ont fusé contre Washington, qui en disent long sur l’état d’esprit des dirigeants chinois.

Ainsi, le coronavirus ne viendrait pas de Chine, a déclaré le 13 mars un porte-parole des Affaires étrangères… mais des Américains qui l’auraient « semé » lors des Jeux mondiaux militaires, compétitions sportives entre soldats du monde entier, dont l’édition 2019 s’était justement déroulée en octobre à Wuhan, ville-épicentre de la crise.

Une thèse folle, d’un conspirationnisme débridé… alors même que les autorités chinoises avaient localisé le point zéro de l’épidémie dans un marché aux animaux vivants de Wuhan. Une « particularité » chinoise qui, associée à un laxisme sanitaire et à la corruption des fonctionnaires, a déclenché la catastrophe. (En ce sens, oui, le virus est « chinois », d’origine clairement chinoise, lié à des pratiques culinaires et commerciales locales, quoi que puisse en dire — ou non — Donald Trump, qui a ses propres motivations propagandistes lorsqu’il répète l’expression « virus chinois »…)

Peu importe aux autorités de Pékin, elles ont aujourd’hui parfaitement récupéré de leur choc initial. Forte de la victoire — définitive ? — sur le virus, la propagande chinoise martèle aujourd’hui trois affirmations, à l’interne comme à l’international.

Un, la Chine a réalisé un travail surhumain contre le coronavirus. Un livre est déjà sorti à Pékin, pour raconter avec force superlatifs « la bataille d’une grande puissance contre l’épidémie », sous la direction éclairée de l’extraordinaire dirigeant Xi Jinping.

Deux, le monde est invité — et a déjà commencé — à suivre la « voie chinoise », qui est notamment celle d’un bouclage strict des régions les plus touchées. La Chine, assumant désormais son statut de superpuissance pleine de bienveillance, aide activement des pays comme l’Espagne et l’Italie, envoyant des conseillers, donnant (ou vendant) des masques et des respirateurs…

Un extraordinaire succès de propagande, alors même qu’entre États européens, la solidarité brille par son absence, et que l’Allemagne (par exemple) a interdit l’exportation de matériel médical d’urgence. D’autant plus efficace que l’aide est réelle, et que les deux premiers points de propagande sont basés sur des faits.

Le troisième point — « le virus ne vient pas de Chine, mais des États-Unis » — est plus fantaisiste, voire mensonger. Mais il complète bien les deux précédents : la Chine est forte, elle aide généreusement les autres… et en plus, tout cela n’est même pas de sa faute ! La triade propagandiste est ainsi complète.

Ici, il s’agit également d’un discours à consommation interne : la crédibilité des autorités chinoises face à leur peuple a été sérieusement ébranlée par les dissimulations, répressions et mensonges initiaux à Wuhan… Dans ce contexte, semer le doute sur l’origine du mal est une bonne stratégie de diversion. La Chine semble avoir bien compris que ce drame, qui avait semblé l’affaiblir, peut aussi s’avérer une occasion stratégique à grande échelle. Historique.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

5 commentaires
  • Pierre Bertrand - Abonné 23 mars 2020 05 h 45

    Pékin

    Une chose est certaine. Le monde ordinaire, celui qui achète des bidules chinois va sanctionner la Chine pour un bon bout de temps. Le branding chinois vient de recevoir un coup fatal selon moi.

  • Françoise Labelle - Abonnée 23 mars 2020 08 h 45

    Pinocchio et l’expression «virus chinois»

    La covid-19 ne vient pas d'un laboratoire chinois, français ou américain entre autres parce qu'il existe des moyens plus efficaces de s'attaquer aux poumons. Perspective agréable.
    Cependant, selon toute vraisemblance, le virus de la grippe «espagnole» (20 à 40 millions de morts) vient de Haskell au Kansas. Même le Kansas en réclame la paternité (voir référence). Trump devrait donc admettre que le virus le plus mortel de l'histoire récente était un virus américain puisqu'il venait des USA.
    L'American Medical Association a patronné ce qui était considéré à l'époque comme l'étude la plus approfondie sur la pandémie de 1918 pilotée par le Dr. Edwin Jordan, editeur of The Journal of Infectious Disease. Dans son rapport, il n'avait trouvé aucune preuve d'une origine asiatique. L'hypothèse de l'origine d'un contingent britannique dans les tranchées de France a été également écartée parce que la pneumonie qui a sévi n'avait rien en commun avec la contagiosité de la souche de la grippe «américaine». Pour les virologues et épidémiologistes les plus renommés de par le monde, tout pointe vers une origine américaine. La théorie asiatique a été ressucitée en 2014, alors que la Chine menaçait les maîtres du monde.
    La toute première éclosion fulgurante de la grippe «espagnole» vient du comté de Haskell au Kansas. La documentation de l'épidémie a été publiée tardivement. Des soldats jeunes et en pleine forme physique tombaient comme sous le feu de la mitraille. Puis ce qui a été la première vague, contagieuse mais moins létale, a disparu soudainement. Le virus a muté à l'automne de 1918 dans sa forme la plus mortelle et les soldats américains l'ont disséminé à travers le monde.
    « How a killer flu spread from western Kansas to the world », The Wichita Eagle, 2018
    «The site of origin of the 1918 influenza pandemic and its public health implications», Journal of Translational Medecine, 2004

  • Pierre Fortin - Abonné 23 mars 2020 14 h 13

    Un peu de rigueur SVP


    Monsieur Brousseau,

    Il serait honnête de préciser les sources qui vous permettent d'être aussi catégorique dans vos conclusions. Car jusqu'ici, il a été impossible de retracer le "patient zéro", celui qui permettrait d'identifier la source de la pandémie. Parler ainsi du "virus de Wuhan" relève de la pure spéculation.

    Plusieurs épidémiologistes et virologues à travers le monde ont recueilli une centaine d'échantillons du génome viral provenant de 12 pays sur 4 continents sans pouvoir y arriver. Ils ont cependant découvert qu'il y avait au moins cinq souches différentes de coronavirus et que celle qui a frappé Taïwan, les USA et l'Australie était différente de la souche chinoise.

    De même, contrairement à ce que vous affirmez, le ministère chinois des Affaires étrangères n'a émis qu'une hypothèse, tout à fait légitime, et n'a pas conclu que « le virus ne vient pas de Chine, mais des États-Unis ». Il a plutôt été très ferme en exigeant que les USA soient transparents et partagent les connaissances qu'ils ont de la CoViD-19 sur leur sol. Cette exigence a été formulée après que le Directeur du CDC, Robert Redfield, ait reconnu en audition au Congrès que certaines personnes décédées l'été dernier, supposément de la grippe saisonnière, ont obtenu un résultat positif au test post-mortem de détection du coronavirus. On ne doit pas s'étonner que la pandémie prenne des proportions incontrôlables en sol US quand on sait l'importance qu'on lui a accordée jusqu'ici.

    Monsieur Brousseau, déformer les faits comme vous le faites est indigne de votre profession et ne peut contribuer qu'à discréditer Le Devoir.

    • Pierre-Yves Guay - Abonné 23 mars 2020 16 h 49

      M. Fortin,
      Je partage totalement votre critique de la propagande anti-Chine que M. Brousseau développe inlassablement dans toutes ses chroniques. En cherchant un peu dans la presse internationale, on voit que notre "spécialiste" de la Chine est fort habile pour résumer les opinions sans fondements exprimées par d'autres chroniqueurs de droite. Pas étonnant qu'il ne mentionne pas ses sources. En effet, c'est indigne du Devoir.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 23 mars 2020 19 h 51

    Des jeux militaires mondiaux..%$/&*%$

    Vous n'êtes pas sérieux... !? Et pas un commentaire jusqu'à présent sur ce triste constat....sur ces 4 mots en Objet. (il y a une phrase, en anglais, qui résume bien mon dégoût de ce Monde dans lequel on vit) Stop the world, I want to get off.!