L’Afghanistan replonge en pleine crise politique

Le chef de l’État Ashraf Ghani
Photo: Rahmat Gul Associated Press Le chef de l’État Ashraf Ghani

Le chef de l’État afghan, Ashraf Ghani, et son principal adversaire, Abdullah Abdullah, se sont tous les deux déclarés présidents du pays lundi, plongeant l’Afghanistan dans une crise institutionnelle au moment où d’importantes négociations avec les talibans doivent bientôt démarrer.

Des explosions ont retenti pendant les cérémonies, soulignant le niveau d’insécurité dans le pays alors que les États-Unis ont annoncé avoir entamé leur retrait partiel, prévu selon l’accord signé avec les talibans le 29 février à Doha, pour porter leurs effectifs de quelque 13 000 à 8600 militaires dans les 135 jours.

Le groupe État islamique (EI) a revendiqué l’attentat, affirmant avoir tiré dix roquettes. Le ministère de l’Intérieur a dénombré quatre projectiles et un policier légèrement blessé.

« Je ne porte pas de gilet pare-balles, seulement ma chemise, et je resterai même si je dois y laisser ma tête ! » a lancé M. Ghani sans quitter l’estrade, après avoir juré « d’obéir et de protéger » l’islam et de « respecter et de superviser l’application de la Constitution ».

« Il existe des liens fondamentaux et invisibles entre les talibans et Daech [acronyme employé pour désigner le groupe EI] », a-t-il ajouté, coiffé d’un long turban blanc, devant un parterre de diplomates.

Quelques minutes plus tard, M. Abdullah, le perdant du scrutin de septembre 2019, se déclarait également président d’Afghanistan dans une autre aile du palais présidentiel. « Le peuple afghan m’a confié une énorme responsabilité, et je suis déterminé à [le] servir », a déclaré le chef de l’exécutif du précédent gouvernement d’union nationale.

Le scénario rappelle les pires moments du scrutin de 2014, que les deux mêmes protagonistes affirmaient avoir remporté. La crise constitutionnelle avait alors duré trois mois et n’avait été résolue que grâce à une médiation des États-Unis.

Réaction des États-Unis

Le moment ne pourrait être plus mal choisi, car un dialogue interafghan doit réunir mardi les talibans, les autorités, l’opposition et la société civile, pour tenter de trouver un terrain d’entente sur l’avenir du pays. La division au sein de l’exécutif ne peut qu’affaiblir Kaboul et renforcer les positions des insurgés.

« Rien n’est plus important pour ces esclaves que leurs intérêts personnels », a ironisé le porte-parole des talibans Zabihullah Mujahid, interrogé par l’AFP.

Washington a de son côté appelé à la « formation d’un gouvernement inclusif ». « Nous nous opposons fermement à tout acte visant à former un gouvernement parallèle », a ainsi déclaré le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo, assurant « travailler à la conclusion d’un accord Ghani-Abdullah.

En raison de leur rivalité, Kaboul n’a pas encore mis en place une équipe de négociateurs à dépêcher à ces pourparlers interafghans. En outre, le président Ghani s’était opposé, ces derniers jours, à une des clauses négociées entre les Américains et les talibans : la libération de jusqu’à 5000 prisonniers insurgés en échange de celle de jusqu’à 1000 membres des forces afghanes.

Mike Pompeo a « salué » lundi certaines déclarations apaisantes du chef de l’État afghan, à savoir que les négociations continueraient « au cours des deux prochaines semaines pour parvenir à un accord sur un gouvernement inclusif » et qu’un décret statuerait mardi sur la libération de prisonniers talibans et la formation d’une équipe nationale pour les négociations interafghanes.

M. Abdullah a, lui, annoncé que « nommer une équipe de négociateurs » serait une de ses priorités.

« Les talibans vont dire à l’équipe du gouvernement de régler leurs problèmes internes puis de venir et de parler », pronostique l’analyste Atta Noori, interrogé par l’AFP. « L’unité est leur seule option s’ils veulent gagner à la table des négociations. »

Une population désillusionnée

Avec très peu de nouvelles idées, les deux hommes politiques ont aussi perdu la confiance d’une grande partie de la population.

« Ils font des promesses pendant leur campagne, mais ne les tiennent pas, déplore Noman Formuli, un habitant de Kaboul. Ils ont promis d’amener la sécurité, ils ont échoué. Ils ont promis des emplois pour le pays, ils ont échoué », observe le jeune homme de 24 ans.

Les résultats définitifs de la présidentielle n’avaient été annoncés qu’en février, en raison notamment du dépôt par les candidats de 16 500 plaintes pour irrégularités.

Ashraf Ghani a obtenu 50,64 % des 1,8 million de votes pris en compte. Abdullah Abdullah, qui n’a réuni que 39,52 % des suffrages, a qualifié ces résultats de « trahison nationale ».

Pendant ce temps, les combats ont repris de plus belle dans les campagnes depuis que les insurgés ont mis fin le 2 mars à une trêve partielle de neuf jours et repris leur offensive contre les forces de sécurité afghanes, tuant des dizaines de personnes.

À Kaboul, une autre attaque du groupe EI avait fait vendredi 32 morts et des dizaines de blessés.